Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.
Mon intention était de rentrer en France après les représentations que j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et je partis pour la capitale de la Prusse.
J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante; jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.
De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que je m’étais choisie.
Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le conseillait jadis un membre de l’Institut.
Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de 1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.
Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi Louis-Philippe.
Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des membres du jury prenant la parole:
—C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous avez déployés pour des objets de fantaisie.
Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du canard automate.