—Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.
Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au soir des expéditions et des grosses sans trop savoir ce que l’on fait.
Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.
Ce seul détail suffira pour donner une idée du spleen qui pesait sur moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement, si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.
Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était une petite scène automatique qui m’avait vivement intéressé. Le dessus de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe, qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.
Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.
Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle acquisition.
Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père. Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible de le mettre à exécution.
Ma réponse fut affirmative.
Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et, descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais à l’étude.