La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.
—C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse tirer parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; elle pourrait nuire à ton avancement.
Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc, avec de modiques appointements.
J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’eau bénite de cour dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à lui seul pour le reste de la besogne.
Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout le temps que je passai dans son étude.
Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A Avaray, du reste, les affaires de notariat étaient peu nombreuses, et nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient; pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.
L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet; or, sans savoir pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble mériter une mention toute particulière.
La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que, chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.
Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la partie supérieure de la porte grillée.
On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre. Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont l’étude m’a fait passer de si doux instants.