Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu’à menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son inflexible décision.

Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent terminés.

Cette concession calma un peu l’impresario, sans toutefois me gagner ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant: cette froideur ne me rendit point malheureux.

Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.

Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.

«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «Robert-Houdin, tous les soirs, à 8 heures

—Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris? Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à Paris, à Rome et à Moscou?

La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma présence, les autres l’affirmant.

Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de canard, mais il voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une mystification en venant au théâtre.

Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que Robert-Houdin pouvait aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de spectacle.