—Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.
—Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que vous et Mme Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes conditions d’engagement, j’avais stipulé que Mme Robert-Houdin m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.
Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages: le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes. J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:
—C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous rendez un grand service.
—Lequel, colonel?
—En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions, qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.
—S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.
Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant, il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de mes séances.
On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.
M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations auprès de l’autorité.