C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que cette étrange composition de spectateurs.
Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant gravement ma représentation.
J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.
J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.
Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences devaient être pour les Arabes de véritables miracles.
Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle, qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls, agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection du Très-Haut.
Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.
Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt par de bruyants éclats.
Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau, que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.
Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la Corbeille de fleurs, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la Corne d’abondance, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines; les pièces de cinq francs, envoyées à travers la salle dans un coffre de cristal suspendu au milieu des spectateurs.