Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.
Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: UN COURS DE MIRACLES.
Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences physiques.
Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi Mme Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.
Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!
Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter, Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.
Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y conduisit en deux jours.
A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction que nous.
Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la ville. J’eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.
Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui parlait très bien français.