Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour, à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double plaisir.

Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que tous leurs miracles ne devaient être que des trucs plus ou moins ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.

Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce spectacle; il me tint parole.

A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.

Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières loges.

Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage sur les Ordres religieux chez les Musulmans en Algérie:

«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.

»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup, quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, embarrassent les gestes et augmentent le désordre.

»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement que par l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils oublient qu’ils sont hommes.

»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres, il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»