Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.

Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours, est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée, parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons, par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la tourmente.

Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France, puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.

Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me hâtai de retourner à Saint-Gervais.

CONCLUSION.

Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances!» Mais cette fois, s’il plaît à Dieu, comme disait mon guide Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de félicité. J’espère longtemps encore (toujours s’il plaît à Dieu), jouir de cette douce et paisible existence que j’avais à peine goûtée, lorsque l’ambition et la curiosité m’ont conduit en Algérie.

Rentré chez moi, j’ai installé dans mon cabinet de travail les instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque mes vieux amis. Je vais maintenant m’abandonner tout entier à mon goût, à ma passion pour les applications de l’électricité à la mécanique.

Qu’on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l’art auquel je dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je suis fier de l’avoir cultivé, puisque c’est à lui seul que je dois le bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m’en éloigne peut-être moins qu’on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que je fais des applications de l’électricité à la mécanique et je dois avouer, si déjà mes lecteurs ne l’ont deviné, que l’électricité a joué un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes travaux d’aujourd’hui ne diffèrent de ceux d’autrefois que par la forme; ce sont toujours des prestiges.

Un reste d’amour pour mon ancienne profession d’horloger m’a fait choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux. J’ai adopté pour programme: Populariser les horloges électriques en les rendant aussi simples et aussi précises que possible. Et comme l’art suppose toujours un idéal que l’artiste cherche à réaliser, je rêve déjà ce jour où un réseau de fils électriques partant d’un régulateur unique, rayonnera sur la France entière et portera l’heure précise dans les plus importantes cités comme dans les plus modestes villages.

En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment avec l’espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité dans la solution de cet important problême.