Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.
Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts; chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton rôti.
Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits gâteaux.
La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.
Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète, et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours. L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés devant moi comme devant un envoyé de Dieu.
En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.
Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce. Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois, nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.
Le bateau l’Alexandre, qui nous avait amenés de France, partait le surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois, au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec l’administration théâtrale.
En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.
Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout événement de la vie commune.