Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s’enfoncer un poignard dans la joue.
L’Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m’approcher très près de lui et distinguer comment il s’y prenait. Il appuya sur sa joue le bout d’un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie que celle d’un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer, s’enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de caoutchouc.
Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées, parce que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l’Aïssaoua remplissait en tous points ces conditions.
L’Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les donna pas à visiter. Je dois croire qu’elles étaient préparées de manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n’aurait pas négligé ce point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les eût montrées, cet homme faisait tant d’évolutions inutiles qu’il lui eût été très facile de les changer contre d’autres feuilles inoffensives. C’eût été alors un escamotage de quinzième force.
Dans l’expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l’un par la poignée, l’autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses vêtements de manière à laisser l’abdomen complètement nu, et se couche à plat ventre sur le côté affilé de l’arme, puis un quatrième monte sur le dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.
L’artifice de ce tour est très facile à expliquer.
On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que l’Arabe qui le tient par la pointe affecte de l’envelopper soigneusement d’un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s’être coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour jongler.
D’ailleurs, dans l’exécution de son tour, l’invulnérable tourne le dos au public. Il sait le parti qu’il peut tirer de cette circonstance; aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu’il avait écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s’agit donc dans ce tour que d’avoir le ventre plus ou moins pressé, et j’expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni danger.
Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et qui jouent avec ces reptiles, je m’en rapporte au jugement du colonel de Neveu. Voici ce qu’il en dit dans l’ouvrage que j’ai déjà cité:
«Nous avons souvent poussé la curiosité et l’incrédulité jusqu’à faire venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux qu’ils nous désignaient comme des vipères (lefà) n’étaient que d’innocentes couleuvres (hanech); lorsque nous leur proposions de mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient de se retirer, convaincus que nous n’étions pas dupe de leurs fraudes.»