J’ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d’une espèce dangereuse, on pourrait leur avoir arraché les dents pour n’en plus rien redouter.

Ce qui viendrait à l’appui de cette assertion, c’est que ces animaux ne font aucune blessure lorsqu’ils mordent.

Je n’ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à en faire sortir du sang; mais il me semble qu’une petite éponge imbibée de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement guérie.

Étant jeune, j’ai souvent fait sortir du vin d’un couteau ou de mon doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je tenais cachée.

J’avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d’eux n’en avait mangé les fragments. Il m’était donc assez difficile d’expliquer ce tour des Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin de mes amis, je trouvai dans le Dictionnaire des Sciences médicales, année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur l’innocuité du verre pilé.

Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu’il fit sur des animaux.

«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d’entre eux ayant été ouverts, l’on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur du canal alimentaire. Bien convaincu, d’ailleurs, de l’innocuité du verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres personnes. Je répétai plusieurs fois l’expérience et je n’en éprouvai jamais la moindre sensation douloureuse.»

Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors manger à l’un des chats de la maison une énorme boulette de viande assaisonnée de moitié de verre pilé. L’animal l’avala avec infiniment de plaisir jusqu’à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets succulent. On croyait le chat perdu, et l’on déplorait déjà ma barbarie, lorsqu’on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et flairant encore l’endroit où, la veille, il avait fait son repas.

Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter de jalousie parmi eux.

Je fus assez longtemps, je l’avoue, avant de me décider à faire sur moi-même l’expérience du docteur Lesauvage; je n’y voyais aucune nécessité. Pourtant, un jour, en présence d’un ami, je fis cette bravade, si c’en est une; j’avalai aussi ma petite boulette; seulement j’eus soin d’y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes chats. Je ne sais si c’est un effet de mon imagination, mais il me sembla qu’au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour s’ouvrir l’appétit.