Quand il s’agissait d’avaler des tessons de bouteille et des cailloux, l’Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche: mais je crois pouvoir affirmer qu’il s’en débarrassait au moment où il se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les eût-il avalés, qu’il n’eût rien fait d’extraordinaire, comparativement à ce que faisait, en France, il y a une trentaine d’années, un saltimbanque, surnommé l’avaleur de sabres.

Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s’enfonçait réellement dans l’œsophage un sabre dont la poignée seule restait à l’ouverture de la bouche.

Il avalait aussi un œuf sans le casser, ou bien encore des clous et des cailloux, qu’il faisait ensuite résonner en se frappant l’estomac avec le poing.

Ces tours de force étaient le résultat d’une disposition phénoménale de l’œsophage chez le saltimbanque. Mais s’il avait vécu au milieu des Aïssaoua, n’eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe?

Qu’auraient donc dit les Arabes s’ils avaient vu aussi cet autre bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu’on lui présentait, et qui, lorsqu’il était embroché, enfonçait encore la lame d’un couteau jusqu’au manche dans chacune de ses narines? J’ai été témoin du fait et d’autres ont pu l’être comme moi.

Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant, criait: assez! assez! suppliant l’individu de cesser. Celui-ci, sans s’inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que ça de dui faisait bas de bad, et chantait avec ce singulier accent la romance de Fleuve du Tage, qu’il accompagnait sur la guitare.

Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit remarquer qu’il était empreint de sang.

Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu’il devait y avoir là-dessous un truc que je n’apercevais pas.

Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître; je m’adressai à l’invulnérable, et, moyennant quelque argent, et la promesse que je n’en ferais pas usage, il me livra son secret.

Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d’exiger de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux.