Comme j’étais absorbé dans ces pensées, la voiture s’arrêta: nous étions arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à la Mairie l’autorisation de donner des représentations, et, dès qu’il l’eut obtenue, il se mit en devoir de s’installer sur le terrain qui lui était assigné.
Ainsi que je l’ai dit, la chambre que j’habitais dans la voiture, devait être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent fauteuil, près d’une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me sentais revivre, et, perdant insensiblement cette égoïste indifférence que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination rafraîchie toute mon activité d’autrefois.
De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un changement à vue.
La distribution et l’organisation de cette singulière voiture sont restées si profondément gravées dans ma mémoire qu’il m’est facile encore d’en faire aujourd’hui une exacte description.
J’ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l’intérieur de l’habitation de Torrini; je vais les compléter.
Le lit, sur lequel j’avais reçu des soins, pendant ma maladie, se ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans le parquet où il occupait un très petit espace.
Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine de la précédente, et, à l’aide d’un anneau, on dressait devant soi un meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer.
Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places respectives.
Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l’emplacement compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras.
Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture était double, et on l’avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique pour les tuyaux d’une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l’édifice.