Un autre que Torrini n’eut pas manqué en pareille circonstance de faire quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de l’émule de Vestris; il n’en fit rien. Torrini n’avait fait cette demande que dans le but de gagner du temps, car il n’entrait ni dans son caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se contenta d’ajouter:

—Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l’un dans l’autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais connaissez-vous bien ce jeu?

—Oui, Monsieur, je m’en flatte.

—Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront toutes à votre avantage.

—Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu’on nomme le coup de piquet de l’aveugle, exige que je sois complètement privé de la vue; veuillez donc me bander les yeux avec soin.

M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l’accomplissement de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes en coton qu’il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et, comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son antagoniste, il lui entoura encore la tête d’un énorme châle dont il serra très étroitement les extrémités.

J’ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n’étais pas sans inquiétude sur l’issue de son expérience, et mon anxiété fut portée à son comble, lorsque je l’entendis s’adresser en ces termes à son adversaire:

—Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de moi, à cette table; j’ai encore un petit service à réclamer de votre obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis entièrement privé de la vue. Ce n’est pas assez; pour que mon incapacité soit complète, il faut que vous me liiez les mains.

Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d’un air stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la table, et mettant ses deux pouces en croix:—Allons, Monsieur, attachez-moi cela solidement.

Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s’acquitta de ce nouveau travail avec autant de conscience qu’il en avait montré précédemment.