L’entrée du public vint me tirer de mes rêveries.
J’avais d’avance calculé son empressement sur l’intérêt que je portais moi-même à la représentation de Torrini, et je m’attendais à soutenir un assaut autour de ma place. Il n’en fut rien, et, si courtes que fussent les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu’elles n’étaient pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées franches.
L’heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La sonnette résonna trois fois, le rideau s’ouvrit, et une charmante petite scène s’offrit à nos regards. Ce qu’elle avait surtout de remarquable, c’est qu’elle était entièrement dégagée de cet attirail d’instruments qui supplée à l’adresse de la plupart des escamoteurs. Par une innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette prodigalité de lumière qui, à cette époque, était l’ornement indispensable de tous les cabinets de physique amusante.
Torrini parut, s’avança vers le public avec une grande aisance, fit, selon l’usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots, son désir de bien faire, sollicita l’indulgence des spectateurs, et termina par un compliment adressé aux dames.
Ce petit discours, bien que débité d’un ton froid et mélancolique, reçut du public quelques bravos encourageants.
La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les yeux inquiets, l’oreille attentive, je respirais à peine, tant je craignais de perdre un seul mot, un seul geste.
Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin; elles furent toutes d’un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que l’on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c’était une adresse extrême et une incroyable hardiesse d’exécution. A cela, il joignait une manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait, que le public s’abandonnait invinciblement à une sympathique confiance. Sûr de l’effet qu’il produisait, il exécutait les passes les plus difficiles, avec un aplomb qu’on était bien loin de lui supposer, et obtenait par cela même les plus heureux résultats.
Pour clore la séance, Torrini pria l’assemblée de désigner quelqu’un pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta aussitôt sur la scène.
—Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il m’est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître votre nom et votre profession.
—Rien n’est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et j’exerce la profession de maître de danse.