—Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti une certaine inclination.
—Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n’est pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l’inclination pour l’escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles observations j’ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever du rideau, vos traits animés, votre œil avide, votre bouche béante et légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là l’expression que doit avoir celle d’un gourmand devant une table somptueusement servie; ou plutôt celle d’un avare couvant du regard son trésor. Pensez-vous qu’avec de tels indices il soit besoin d’être sorcier pour avoir découvert tout l’empire que l’escamotage exerce sur votre esprit?
J’allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l’heure est avancée: il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.
Malgré le plaisir que j’éprouvais à causer, je ne fus pas fâché cependant de me trouver seul, car j’avais mille souvenirs à évoquer. Je voulais revoir encore en imagination les expériences qui m’avaient le plus vivement frappé, mais ce fut en vain.
Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de cœur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d’empressement du public pour les représentations intéressantes de Torrini.
Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux pour que je le passe sous silence. D’ailleurs, j’y trouve l’occasion de faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu ou mal étudiée jusqu’à présent, et dont plus tard j’essaierai d’esquisser les mille physionomies.
J’ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi les nombreux entrepreneurs d’amusements qui sollicitaient à l’envi la présence et l’argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur, nommé Castelli.
Pas plus que Torrini, celui-ci n’était italien. Je dirai plus tard le véritable nom de Torrini et les raisons qui l’avaient décidé à le changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il était normand d’origine, et il n’avait pris le nom de Castelli, que pour se conformer à l’usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s’attribuant une origine italienne.
Castelli était loin de posséder l’adresse merveilleuse de Torrini, et ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la prestidigitation; mais il pensait comme Figaro que le savoir-faire vaut mieux que le savoir, et il le prouvait par ses nombreux succès. Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses gigantesques affiches, l’annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige n’était en réalité qu’une déception, et le plus souvent même une mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans rencaissement d’une bonne recette: donc le tour était bon. Le public venait-il à se fâcher d’être pris pour dupe? Castelli connaissait l’art de se tirer d’un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public riait et se trouvait désarmé.
D’ailleurs, on doit se rappeler aussi qu’à cette époque, l’escamotage ne faisait pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une représentation sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l’intention de rire aux dépens des victimes de l’escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques du mystificateur.