Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre physico-ventriloque de l’époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les hommes. Il lui semblait que les cavaliers (comme on disait alors) fussent prédestinés à servir aux distractions du beau sexe.

Mais n’anticipons pas sur la biographie du Physicien du Roi, qui doit prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer l’intéressante esquisse.

Le jour même où j’avais assisté à la séance donnée par Torrini, les affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il faut l’avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public:

THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI.
Aujourd’hui 10 Août 1828,
Avec la permission de M. le Maire de cette Ville,
LE SIGNOR CASTELLI
Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères,
Mangera
U N H O M M E V I V A N T.

NOTA.—Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur qui sera mangé n’est point un Compère, le signor CASTELLI admettra toute personne qui voudra bien l’honorer de sa confiance. Le signor CASTELLI s’engage en outre à verser le produit de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville d’Angers, dans le cas où il refuserait de faire l’expérience promise.

A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s’était précipitée en foule à la porte de l’escamoteur; on s’était poussé, coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d’assister à pareil spectacle.

Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l’escamoteur fut en tous points digne de ceux qu’on avait déjà cités de lui.

Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d’un intérêt secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d’impatience les spectateurs même les plus calmes.

—Messieurs, dit-il alors en s’adressant au public, nous allons passer au dernier tour de ma séance. J’ai promis de manger, pour mon souper, un homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier mot avec l’expression d’un véritable cannibale) se donne la peine de monter sur ma scène.

Deux victimes vinrent immédiatement s’offrir en holocauste.

Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste parfait.