Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer au-delà.

Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé, avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.

Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de fioritures. Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.

Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé, mais il se hâta de me consoler:

—J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter que je fais peu de cas de ces fioritures, comme vous les appelez; je les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la fin de vos tours de cartes.

—Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination des spectateurs.

—Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi, je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:

—Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous passerez pour un véritable sorcier.

Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à l’escamotage), qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on veut tromper. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en fis humblement l’aveu.

Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en sont faites?