—Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me quitterez pas.
J’allais répliquer.
—Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure, vous en aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.
D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous vous en tirerez à merveille.
A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.
—Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.
Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me rendis aux désirs de Torrini.
Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.
C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.
Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de ce voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté et le réveil de mes facultés morales.