Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante, monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous les signes de l’émotion la plus vive.
Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient ses séances.
—Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il serait si heureux de retrouver aujourd’hui.
—Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient encore à la popularité que lui procurait son talent.
Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.
Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini. Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner immédiatement après dans ma famille.
Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant savoir.
—Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins dont vous m’avez comblé.
Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma profonde reconnaissance.
Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre séparation; il n’en fut rien.