Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté, qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.
Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?
Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais, vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à étendre et à prolonger ses succès.
Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements passionnés?
Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans laquelle j’eus une réussite inespérée.
C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.
Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant également le théâtre, monta dans sa voiture.
A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons leur place.
La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.
Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal jusqu’à l’hôtel.