—Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son exécution.

Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.

Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les fonctions.

—Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle avait été primitivement imaginée.

—Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!

Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.

Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de loisir que nous laissait l’exercice de notre profession; c’est vous dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.

Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la plus stricte économie, je contractais des dettes.

Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde. Je me trompais!

Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté, lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que, dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.