Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de spectateurs accourut pour nous voir opérer.

En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.

S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement, qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.

Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.

Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que ferait son adversaire.

Le saut de coupe, comme vous le savez, neutralise l’action de couper; par conséquent Comus était sûr du succès.

En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.

J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre toutes les appréciations ou préventions du public.

Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je leur ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma partie.

A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!