J’avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j’étais sûr de mon instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?

Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple, qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.

Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre prestidigitateur pouvait facilement deviner?

En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.

Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré vis-à-vis de Comus.

Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette ville à Clermont.

Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.

Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur le point d’être terminé.

D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je pouvais raisonnablement disposer.

Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou son successeur.