Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à sa succession.
Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.
Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous menaçant d’une chute épouvantable.
Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui paraît inévitable.
Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.
Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage. Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe cassée.
Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le reste se trouvait complétement démembré.
Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.
Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il nous fut impossible de vaincre sa résolution.
Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les différentes phases d’une jambe cassée.