Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.
Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:
—Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme courageux et plein de santé? Aide-toi, le Ciel t’aidera, a dit notre bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute que nous ne sortions de ce mauvais pas.
Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui avaient été si fatalement interrompues.
Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos suppositions s’étaient vérifiées.
Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.
Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.
A cette demande, Torrini soupira.
—Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.
Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous donner la description de quelques tours qui ne doivent point être arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre, mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de dire, avec le dicton populaire: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau.