Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins renommés de Naples.
Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme indispensable des soirées et des fêtes.
De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique!
On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti.
Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses intéressantes représentations.
Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand nombre d’entre eux.
Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la séance complète de Pinetti.
Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix.
Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le surpassais même.
Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui peut être brisée demain.