Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme.

Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter.

Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains le succès auquel il s’était si facilement habitué.

Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je donnais mes représentations.

Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle était entièrement délaissé.

Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé.

Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance toutes les sympathies.

C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre pour m’opposer une vigoureuse résistance.

Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue?

Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un seigneur qui l’avait recueilli par compassion.