Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré.

Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la montre brisée, tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque prodigue que je fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables que chez le Saint-Père.

Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra, qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs.

Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt.

J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son emploi.

Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins. Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio (c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires, dont il était sorti avec avantage.

A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom d’Antonio m’avait frappé.

—Comment, lui dis-je, ce serait?....

—Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas comme aujourd’hui une épaisse barbe noire; son visage n’avait point encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie nomade et laborieuse.

La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée. Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille.