Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le nom d’Antonio et d’Antonia.

Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor; mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie où elle devait s’initier au commerce.

Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne.

Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur.

Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à notre fortune.

J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère.

Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à merveille à ma fiancée.

Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle. Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes séductions.

Enfin, j’allais bientôt devenir son époux.

En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III, qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui.