Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.
—Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier.
Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger.
J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes, s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une confidence.
—Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur, vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après ce qu’on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que nous avons promis de faire:
Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste. Comprenez-vous maintenant?
Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers l’inspiration subite.
Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison.
Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.
Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa, après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée.