—Par Bacchus! m’écriai-je d’une voix de baryton et en appuyant vigoureusement la main sur l’épaule du marquis, buvons, mes amis, aux beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d’un trait, j’entonne un couplet qui se termine ainsi:
Et si nous nous grisons de vin,
Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!
Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur, me prenant sans doute pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange sortie.
—Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table.
A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége.
—Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme.
—Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.
En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me présentai, il me sembla que j’avais manqué mon entrée, comme on dit au théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de moi:
—Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que nous avons nommés d’office en votre absence, ont arrangé l’affaire; nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont compensés. Approuvez-vous notre décision?
Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce, pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification que je lui avais infligée.