Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, au plus, au delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis Dakkèh jusqu'à Thèbes une série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée, à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada, facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh à Thèbes on ne voit donc plus que de secondes éditions des temples.
Il faut en excepter le monument de Ghirché et celui de Bet-oualli que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les montagnes dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces spéos, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait la nature des lieux.
Nous arrivâmes à Ghirché-Hussan ou Ghirf-Housseïn le 25 janvier. C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable Rhamesséion ou Rhamséion, c'est-à-dire un monument dû à la munificence de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu Phtha, personnage dont on retrouve une imitation décolorée dans l'Hephaistos des Grecs et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui, en langue égyptienne, portait le nom de Pthahei ou Thyptah, demeure de Phtha. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré que Memphis: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par exemple, que Derri avait le même nom que la fameuse Héliopolis d'Égypte, demeure du Soleil, et que le misérable village nommé aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du nom d'Amoneï, celui même de la Thèbes aux cent portes.
La portion construite de l'hémispéos de Ghirché est, à très-peu près, détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès, le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme résidant dans Phthaëi, Amoneï et Thyri, c'est-à-dire dans Ghirché, Sébouâ et Derri, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois personnages.
La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de Dandour. Nous retombons ici dans le moderne; c'est un ouvrage non achevé du temps de l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des coups de canon ou les éclats du tonnerre.
Le temple de Kalabschi eut son tour le 27; c'est ici que j'ai découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont que des formes de ces deux principes constituants considérés sous différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces incarnations est celle d'Horus, et cet anneau extrême de la chaîne divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus (le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de départ de la mythologie égyptienne est une Triade formée des trois parties d'Ammon-Ra, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme Malouli (le Mandouli dans les proscynemata grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et leur fils Khons. Aussi Malouli était-il adoré à Kalabschi sous une forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent en effet Talmis, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions des temples.
J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois éditions du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste, Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu Malouli, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition féodale. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada; Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae; Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et ceux d'Ombos.
C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la dorure; ainsi le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.
Près de Kalabschi est l'intéressant monument de Bet-Oualli, qui nous a pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi, qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples africains, les Kouschi (les Éthiopiens), et les Schari, qui sont probablement les Bischari d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans sa jeunesse et du vivant de son père, comme le dit expressément Diodore de Sicile, qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les Arabes et presque toute la Libye.