Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate nommé Phapé, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres, publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité. Un second hypogée, celui d'un grand-prêtre de la déesse Ilithya ou Éléthya (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la date du règne de Rhamsès-Meïamoun; il présente une foule de détails de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque tous phonétiques, la chanson que le conducteur du foulage est censé chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui, tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson particulière.
Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
Battez pour vous (bis),—ô boeufs,—Battez pour vous (bis),—Des boisseaux pour vos maîtres.
La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand même elle ne ferait que constater l'antiquité du bis qui est écrit à la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses savantes recherches sur la musique des anciens.
Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le rapport historique. C'était celui d'un nommé Ahmosis, fils de Obschné, chef des mariniers, ou plutôt des nautoniers: c'était un grand personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les jours du roi Ahmosis (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce temps, où il a servi sur l'eau; qu'il a ensuite combattu dans le Midi, où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en Éthiopie pour lui imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; et qu'enfin il a commandé des bâtiments sous le roi Thouthmosis Ier. C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré l'Égypte des Barbares.
Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le titre sou-ten-si de Sowan (princes d'Éléthya), durant les règnes des cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier (Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III (Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis, femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos.
Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à Esnéh, où nous fûmes très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.
Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le zodiaque du plafond, comme le plus ancien monument de l'Égypte: l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au contraire, le plus moderne de ceux qui existent encore en Égypte; car les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce pronaos ont été élevées sous l'empereur César Tibérius Claudius Germanicus (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs Vespasien et Titus; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des empereurs Antonin, Marc Aurèle et Commode; quelques colonnes de l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous Trajan, Hadrien et Antonin; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de l'époque de Domitien, tous ceux des parois de droite et de gauche du pronaos portent les images de Septime Sévère et de GÉTA, que son frère Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les cartouches noms propres de l'empereur Géta sont tous martelés avec soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA, le directeur.
Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à ajouter à cette série.
Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée; sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses sculptures descendent jusqu'à Caracalla, et du nombre de celles-ci est le fameux zodiaque dont on a tant parlé.