Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de l'époque de Ptolémée Épiphane, et cela encore est d'hier, comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a été rasé jusqu'aux fondements.

Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se consolent: Latopolis ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve dans l'inscription des colonnes du pronaos.

J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III (Moeris); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II, et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'Esnéh pharaonique. J'ai aussi trouvé à Edfou une pierre qui est le seul débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de Moeris, et dédié, comme le nouveau, au grand dieu Har-Hat, seigneur d'HATFOUH (Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion des Hykschos, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples primitifs détruits pendant l'invasion persane.

Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, seigneur du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences divines, soutien de tous les mondes, etc. A ce dieu sont associés la déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms variés de Menhi, Tnébouaou, etc., et le jeune Hâke, représenté sous la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on célébrait la fête de la déesse Tnébouaou; celle de la déesse Menhi avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'Isis, tertiaire des deux déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences, des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh, et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand intérêt mythologique.

C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6 mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées, j'ai lu les noms de l'Arménie, de la Perse, de la Thrace et de la Macédoine; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir ce doute.

Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille Tuphium, aujourd'hui Taôud, située sur la rive droite du fleuve, mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près d'Hermonthis, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de Tuphium.

A midi nous étions à Hermonthis, dont j'ai parlé dans la lettre que j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui devaient compléter notre travail sur Erment, commencé à notre premier passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un mammisi ou eimisi consacré à l'accouchement de la déesse Ritho, construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au monde Césarion, fils de Jules César, lequel voulut être le Mandou de la nouvelle déesse Ritho, comme Césarion en fut l'Harphré. Du reste, c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la Triade, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre, avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les joies terrestres.

Une courte distance nous séparait de Thèbes, et nos coeurs étaient gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches, arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.

Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de Louqsor, dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce quai est évidemment de deux époques; le quai égyptien primitif est en grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30 de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices démolis.

Notre travail sur Louqsor a été terminé (à très-peu près) avant de venir nous établir ici, à Biban-el-Molouk, et je suis en état de donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de toutes les parties qui composent ce grand édifice.