Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom véritable de l'édifice entier.

Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; cette dernière divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, avance vers les demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que dit Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le Rhamesséion de Thèbes: Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès! mon coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voué cet édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le trône de Sev (Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté temporelle).» Il ne peut donc, à l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce monument.

Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais; ils sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont sculptées dans l'intérieur du temple d'Ibsamboul et sur le pylône de Louqsor, qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume, chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le pays qu'elle habitait, se nommait Chto, Chéto, Scéhto ou Schto; car je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer Pscharanschétko, Pscharinschèto ou Pscharéneschto (vu l'absence des voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes: 1e d'un mot égyptien, épithète injurieuse Pscharé qui signifie une plaie; 2e de la préposition N (de) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de Chto, Schto, Schéto, véritable nom de la contrée. Les Égyptiens désignèrent donc ces peuples ennemis sous la dénomination de la plaie de Schéto, de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée la mauvaise race de Kousch. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.

On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, dispersés dans le camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur faire dire ce que fait la plaie de Schéto. Au bas du tableau est l'armée égyptienne en marche, et à l'une des extrémités se voit un engagement entre les chars des deux nations.

La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de forteresses desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les légendes sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son règne.

Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille, toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a représenté l'un des principaux chefs bactriens, nommé Schiropsiro ou Schiropasiro, blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi, fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de la mauvaise race du pays de Schirbech ou Schilbesch. A côté de la bataille est un tableau triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité par Sa Majesté.»

Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n'existent plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé: c'était celui de Rhamsès le Grand. Les inscriptions qui le décorent ne permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur, non compris la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.

Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant d'adresse et de soins.

Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai retrouvé le bas d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto; le peu qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures, m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques abondants en noms propres et en désignations géographiques. Il y est surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou bactriens, Iroschtoasiro, grand chef du pays de Schéto, et Peschorsenmausiro, qualifié aussi de grand chef: ce sont très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la soumission du pays.

Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve, dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, et sur les murailles de laquelle on lit: la ville forte Watsch ou Batsch (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé Torokani, blessé d'une flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou, et ceux de plusieurs autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, Shiropasiro, se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint Tiotouro et Simaïrosi, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se précipitent lès chevaux du chef Krobschatosi, blessé, et qu'ils entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que Thotâro et Mafèrima, frère (allié) de la plaie de Schêto (des Bactriens), sont allés mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels que le Bactrien Sipaphéro, ont été assez heureux pour traverser, secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense accourue pour connaître le résultat de la bataillé. C'est au milieu de tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est noyé; on le tient suspendu par les pieds, la tête en bas, et on s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la mauvaise race du pays des Schirbesch, qui s'est éloigné de ses guerriers en fuyant le roi du côté du fleuve.»