Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand; celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques évidentes de la décadence de l'art.
On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au château que la nuit.
Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les immenses constructions de Karnac et de Louqsor; ces dernières sont déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses, si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous retrouverons bientôt à Alexandrie.
Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer ferait le reste[4]; voilà ce qui est possible, et le seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études dans cette autre terre sainte.
A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage, fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe de la sainte Sion.
J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les réponses.... Adieu.
VINGT ET UNIÈME LETTRE
Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829.