Cette persistance dans les mêmes formes et pendant une si longue série de siècles ne doit nullement surprendre, si nous disons que les livres sacrés de l’Égypte contenaient expressément le détail très-circonstancié des formes sous lesquelles les sculpteurs et les peintres furent tenus de représenter les différentes divinités. C’est en étudiant le grand rituel funéraire, composition très-étendue, dont on trouve des copies plus ou moins complètes dans la main de la plupart des momies, ou dans le cercueil qui les renferme, que nous avons été conduits à constater ce fait curieux.
C’est principalement dans la troisième et dernière partie du rituel funéraire (dont il existe plusieurs copies complètes[68], soit en hiéroglyphes, soit en écriture hiératique, parmi les manuscrits égyptiens du Musée de Turin), qu’on rencontre ces descriptions pour ainsi dire officielles des représentations convenues de divers dieux ou déesses. Cette dernière portion du rituel, relative aux plus grandes divinités de l’Égypte, et qui renferme les litanies des dieux, leurs noms les plus mystiques et leurs attributs les plus saints, nous offre entre autres les descriptions des images symboliques d’Ammon-Panthée[69], de Chnouphis[70], de Phtha-Patæque[71], et de la Néith-Génératrice[72], figurée sur notre planche 6.3. La planche ci-jointe[73] contient le texte hiéroglyphique qui s’y rapporte, et dont nous avons pris soin de séparer les mots, afin qu’il soit plus facile d’en suivre la traduction littérale que nous donnons ici:
«Ceci est la figure de la divine mère; elle a trois têtes; sur la tête de lionne, elle a les deux palmes: de plus, sur la tête de forme humaine, elle a les deux parties de la coiffure Pschent; de plus, sur la tête de vautour, elle a les deux palmes[74]; en son lieu, elle porte le phallus; elle a deux ailes, et en leur lieu des pattes de lion.»
Planche 6.2.
NÈITH GÉNÉRATRICE.
(ATHÈNE, PHYSIS, MINERVE.)
Selon les débris de la doctrine Égyptienne, épars dans les écrits des derniers Platoniciens et dans les livres Hermétiques, la déesse Nèith, ou la Minerve Égyptienne, ne formait qu’un seul tout avec le Démiurge Amoun, à l’époque même qui précéda la création des ames et celle du monde physique. C’est en la considérant dans cet état d’absorption en l’Être premier, que les Égyptiens qualifièrent Nèith de divinité à la fois mâle et femelle. Le monde étant composé de parties mâles et de parties femelles[75], il fallait bien que leurs principes existassent dans le dieu qui en fut l’auteur. Aussi, lorsque le moment de créer les ames et le monde arriva, Dieu, suivant les Égyptiens, sourit, ordonna que la nature fût, et, à l’instant, il procéda de sa voix un être femelle parfaitement beau (c’était la nature, le principe femelle, Nèith.), et le Père de toutes choses la rendit féconde[76]. On retrouve dans cette naissance de Nèith, émanation d’Ammon, la naissance même de l’Athène des Grecs, sortie du cerveau de Zeus.
Notre planche représente Nèith, mâle et femelle, la déesse Ἀρσενόθηλυς d’Horapollon[77]. La tête centrale de femme est celle même de la déesse (voyez pl. no 6.), surmontée de la coiffure Pschent, emblême de la domination sur les régions supérieures et inférieures; la tête de gauche est celle d’un vautour, symbole de la maternité et du principe femelle; et celle de droite, qui est une tête de lion, caractérise la force. Proclus nous apprend, en effet, que Nèith était regardée par les Égyptiens, comme la force de la nature qui meut tout[78]. La déesse étend ses bras auxquels sont attachées deux ailes immenses, ce qui caractérise parfaitement encore la Minerve Égyptienne, qui, selon Athénagore, était un esprit étendu en tous lieux[79]. Le corps de Nèith, couvert d’une tunique soutenue par deux bretelles, est celui d’une femme auquel est adapté le signe spécial du principe mâle; des pieds de lion portent cette image panthée de Nèith, comme l’image panthée du Démiurge Amon-Râ (voyez pl. no 5).
Cette singulière représentation de Nèith, mâle et femelle, se trouve plus ou moins complète dans les peintures des grands manuscrits hiéroglyphiques. La légende (A) qui s’y rapporte, signifie simplement La mère; ailleurs, le vautour, caractère principal de ce nom, et l’emblême spécial de la déesse, est combiné avec le fouet (B), ou suivi de plusieurs autres signes (C) qui formaient la légende Ⲧⲙⲁⲩ ⲧϫⲣ ⲛⲏⲃ, Mater magna Domina. Il est évident qu’un des noms hiéroglyphiques de Nèith, composé du vautour et du scarabée, nom expressément indiqué par Horapollon[80], se rapportait à Nèith Ἀρσενόθηλυς; ces deux caractères exprimaient, en effet, le premier le sexe féminin et la maternité, le second le sexe masculin et la paternité.
La croyance populaire voulait que Nèith eût été l’inventrice de l’art de filer[81]; c’est là une nouvelle conformité entre la déesse Égyptienne et l’Athène des Grecs. La troisième grande fête des Égyptiens était célébrée à Saïs, et dans toute l’Égypte, en l’honneur de Nèith; pendant cette nuit solennelle, chacun allumait en plein air des lampes autour de sa maison; cette fête porta le nom de Fête des lampes ardentes, et l’on donnait une raison sainte de ces illuminations[82].