Ainsi, cette divinité jouait un rôle important dans le système psychologique des Égyptiens; et parmi les peintures qui ornent les manuscrits découverts dans les cercueils ou sous les bandelettes des momies, il en est plusieurs qui sont relatives aux ames habitant la zone céleste soumise au Dieu Pooh. Ces manuscrits renferment le Rituel funéraire plus ou moins complet; et ce rituel, composé de prières adressées, en faveur de l’ame d’un défunt, à toutes les divinités présidant soit à la direction des ames pendant leur union et après la séparation du corps, soit aux différentes régions célestes dans lesquelles l’ame peut être envoyée, se divise en trois parties principales, ordinairement séparées par de grandes scènes peintes occupant toute la hauteur du manuscrit. La scène qui se trouve figurée entre la première et la seconde partie du Rituel funéraire[180], est divisée en trois bandes horizontales; la bande supérieure représente la haute région du ciel occupée par l’image du Soleil répandant ses rayons sur les régions d’en-bas; la troisième bande, est la région inférieure, la terre, et offre l’image du défunt assis, et recevant, pour l’ordinaire, les hommages de sa famille; la bande intermédiaire est la partie du ciel située entre la Lune et la Terre, la demeure des ames, Ψυχῶν οἰκητήριον[181]; on y a peint le Dieu Pooh (la Lune) sous une forme humaine, élevant ses bras comme pour soutenir le disque lunaire placé sur sa tête. Cette divinité est toujours accompagnée de cynocéphales, dont la posture indique le lever de la Lune[182], et souvent aussi d’oiseaux à tête et à bras humains dans une attitude de respect et d’adoration.

Ces oiseaux symboliques, formés d’un corps d’épervier et d’une tête d’homme ou de femme, étaient, chez les Égyptiens, les images sous lesquelles ils représentaient habituellement les ames dans les peintures emblématiques. Les témoignages de l’antiquité sont formels à cet égard[183]; et s’il était besoin de nouvelles preuves, on pourrait citer le beau manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Thédenat pour le cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi, manuscrit dans lequel on voit un de ces éperviers à tête humaine non barbue, perché sur un grand tas de blé devant de riches offrandes, et accompagné de la légende suivante en caractères sacrés Ⲃⲁⲓ (ⲟⲛϩ) ⲛ (ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ) ⲧⲛⲧⲁⲙⲛ (ϩⲓⲙⲉ), Bai onh nousire tntamen hime l’Ame vivante de l’Osirienne Tentamon. On retrouve dans cette légende le mot BAI qui, selon Horapollon, est le mot même dont se servaient les Égyptiens pour exprimer l’idée Ame[183].

Notre planche 14.3, tirée de l’un des papyrus hiératiques publiés par la Commission d’Égypte, et reproduite avec les couleurs propres à chaque objet dans une foule d’autres manuscrits, nous offre donc les Ames adorant le dieu Pooh dans la zône céleste soumise à sa puissance.

Planche 14.3.

POOH, ou PIIOH,
LA LUNE, LE DIEU-LUNE.

Le nombre peu considérable d’images du Dieu-Lune, observées jusqu’ici sur les monuments d’ancien style égyptien, n’avait point encore permis de reconnaître les différents noms hiéroglyphiques de cette grande divinité. Celui qu’on a présenté dans les planches 14 et 14.2 est purement figuratif; il offre la représentation d’une des principales phases de l’astre dont ce dieu réglait le cours et les mouvements. Ce nom répond, quant à sa nature graphique, au nom figuratif du soleil donné sur la planche 24, no 4; mais il était indubitable que le nom d’une essence divine aussi généralement vénérée par les Égyptiens que le fut le dieu Pooh, devait se trouver sous plusieurs formes dans les textes hiéroglyphiques. On a déja pu voir, en effet, que les noms propres des grandes divinités sont exprimés, dans les légendes en écriture sacrée, par trois méthodes essentiellement distinctes: 1o figurativement[184]; 2o symboliquement[185]; 3o phonétiquement[186]; et qu’il n’est point rare enfin de trouver, à côté de l’image d’un dieu, soit ses noms phonétique et figuratif réunis[187], soit même ces trois sortes de noms à la fois[188].

C’était seulement au milieu d’une collection de monuments comme celle de S. M. le roi de Sardaigne, véritable musée égyptien, objet d’un vif regret pour les lettrés de France, que je pouvais espérer de recueillir les divers noms hiéroglyphiques du dieu Lune. J’ai en effet reconnu, dans cette admirable collection, plusieurs monuments qui se rapportent, sans aucun doute, au culte du dieu Pooh; leur examen m’a conduit à recueillir deux nouveaux noms de cette divinité, en écriture sacrée.

La figure gravée sur notre planche 14.4, a été calquée sur une stèle de ce musée; ce petit monument, d’une conservation parfaite, est en pierre calcaire blanche d’un grain très-fin; la sculpture, d’un très-bon travail, a été peinte, et les couleurs ont conservé toute leur vivacité. La hauteur de la stèle est partagée en deux compartiments: la division supérieure représente le dieu Pooh assis sur un trône richement décoré; devant lui, est un autel chargé de pains arrondis, d’un vase contenant des mets consacrés, de diverses sortes de plantes, et d’un superbe bouquet de lotus lié avec des bandelettes de diverses couleurs.

Les insignes du dieu ne diffèrent point essentiellement de ceux qu’il porte déja sur notre planche no 14; la tunique seule est blanche sur le bas-relief de Turin; le disque et le croissant sont aussi peints en jaune, et l’ornement qui retombe sur le devant du collier est d’une forme bien plus distincte. L’Uræus, ou serpent, emblême de la puissance royale, est fixé au diadême qui ceint l’étroite coiffure du dieu, toujours de couleur noire.