Cette grande divinité est emblématiquement figurée sur les monuments égyptiens de tous les âges et de tous les genres, sous la forme d’un disque peint en rouge, décoré d’uræus, ainsi que de deux grandes ailes déployées, et toujours accompagné de la même légende que le dieu, comme on peut le voir sur notre planche 15.2, dont l’explication sera donnée avec celle de la planche 15.3, qui contiendra les formes variées de cet emblème du premier Hermès.
Planche 15.2.
LE DISQUE AILÉ ET L’ÉPERVIER,
EMBLÈMES DE THOTH TRISMÉGISTE, OU LE IER HERMÈS.
Il existe dans le dialogue que Cicéron a écrit sur la Nature des Dieux, un passage fort remarquable relatif aux personnages divins appelés Thoth par les Égyptiens, Hermès par les Grecs, et Mercure par les Latins; passage qui donne une grande idée de l’importance que le premier Hermès paraît avoir eue dans les mythes sacrés de l’Égypte. L’orateur romain a connu et confirme d’abord une distinction que j’ai cherché à établir, celle de deux Mercure ou Hermès chez les Égyptiens. Il affirme que ce peuple avait deux Mercure bien différents l’un de l’autre. Le premier était fils du Nil (c’est-à-dire, né du Démiurge Ammon-Cnouphis[219]); et les Égyptiens, ajoute-t-il, regardaient comme un crime de prononcer son nom, «(Mercurius) Nilo natus quem Ægyptii nefas habent nominare»[220]. Quant au second Mercure connu en Égypte, poursuit Cicéron, c’est celui qui a tué Argus et qui, à cause de cela, s’étant réfugié en Égypte, donna des lois et les lettres à ce pays. Les Égyptiens l’appellent Thoyth, du même nom que le premier mois de leur année[221]. Il est évident, d’après ce passage, que le premier Hermès ne porta point le nom de Thoyth (le Thôout des livres coptes), appellation propre au second Hermès: était-ce celui de Thôth Θὼθ, par lequel Manéthon le désigne directement? C’est ce que nous ignorons encore: mais, ce qui ne saurait être douteux, le premier Hermès, dont, suivant Cicéron, il était défendu aux Égyptiens de prononcer le nom, est bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés de l’Égypte, ΕΙΚΤΟΝ, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ), intelligence supérieure émanée de l’intelligence première, Knèph, le grand Démiurge; Eicton, dont la divine essence ne pouvait être dignement adorée que par le silence seul, Ὁ δὴ καὶ διὰ σιγῆς μόνης θεραπεύεται[222].
Tout concourt ainsi à établir le haut rang qu’occupait le premier Hermès dans les mythes sacrés de l’Égypte; et si nous ajoutons que sur les nombreux monuments de cette contrée, l’image de ce dieu n’est jamais reproduite comme objet d’un culte direct; que sur aucun de ces innombrables bas-reliefs représentant des souverains ou de simples particuliers adorant les dieux, le premier Hermès, Thoth trois fois mégiste, ou Eicton, n’est jamais figuré recevant des offrandes ou des prières, on ne pourra s’empêcher de reconnaître une bien remarquable analogie entre le premier Hermès et le Bramah des Hindous. Ce dieu, le premier membre de la trinité indienne, est, comme le Thoth des Égyptiens, le père des sciences, le créateur du monde matériel, l’inventeur des lettres et l’auteur des livres sacrés de l’Indostan; et, comme ce premier Thoth des Égyptiens, il n’a, dit-on, aucun culte réglé ni aucun temple particulier: c’est le personnage le plus éminent du panthéon hindou après le Dieu suprême, et c’est le seul qui n’ait ni autels ni prêtres. Le temps nous expliquera peut-être un jour une pareille similitude.
Mais, si le premier Hermès n’avait point en Égypte un culte journalier et vulgaire, l’emblème de ce dieu occupait les parties les plus apparentes de tous les édifices sacrés et publics. Cet emblème est ce globe ailé, tellement reproduit sur les grands édifices et sur les monuments égyptiens d’une moindre proportion, que tous les voyageurs en ont parlé, l’ont décrit et ont cherché même à l’expliquer. Mais la seule opinion fondée que l’on ait énoncée à cet égard, est celle de l’un des savans contemporains auxquels les études égyptiennes doivent une direction fructueuse, à M. le docteur Th. Young, qui regarde le globe ailé comme l’image emblématique de Cnouphis-Agathodæmon[223], dont le premier Hermès n’était en effet qu’une émanation directe, une véritable personnification.
Planche 15.3.
La forme la plus détaillée sous laquelle se présente le symbole de Thôth trismégiste, est celle que nous donnons dans notre planche 15.2. Cette riche composition décore les frises de plusieurs édifices sacrés de l’Égypte, et entre autres celle du grand temple de Dendéra[224]. Le globe est ordinairement peint en rouge, et quelquefois en jaune, les ailes sont surbaissées et peintes de couleurs variées, mais dont la combinaison n’est point constamment la même. Deux grands uræus, emblèmes de la puissance suprême, sont suspendus à ce globe et portent les insignes de la victoire. La tête de ces deux serpents est ornée alternativement des coiffures signes de la domination sur la région d’en haut et sur la région d’en bas. Enfin, de la partie inférieure du globe, tombe un faisceau composé de trois séries de triangles engagés par leur sommet les uns dans les autres. Ces triangles expriment soit la lumière ou bien cette rosée tombant du ciel, qui, selon Horapollon[225], était le symbole de la science ou de la doctrine, dont nous avons vu que Thôth trismégiste était le prototype.