Notre planche 15.3 présente d’abord l’emblème du premier Hermès, tel qu’il est sculpté sur le couronnement de toutes les portes des temples. Cette composition, qui ne manque point d’une certaine grace, est d’ailleurs d’un très-bel effet. Les ailes sont étendues horizontalement, et les uræus flanquent le disque; ce même symbole se voit aussi retracé à la partie supérieure de bas-reliefs représentant des scènes religieuses et mythiques[226], ou sur les plafonds des temples, et des portes des grands édifices[227].
Mais il arrive très souvent que cet emblème est très-simplifié et perd une grande partie de son volume et de ses décorations; c’est lorsqu’il est représenté comme protecteur, planant, ainsi que le vautour de Neyth[228], au-dessus de la tête des rois figurés sur les bas-reliefs. Le No 4 (de la planche 15.3) est au-dessus d’un roi peint à Ombos sous la forme d’un sphinx; on n’a copié que le dernier cartouche de sa légende, contenant les seuls titres, Vivant toujours chéri de Phtha et d’Isis[229]. Dans le petit temple du sud à Karnac, l’emblème de Thoth (No 2) surmonte la tête du roi Ptolémée Évergète II, sculpté en bas-relief dans l’intérieur de la chapelle qui contenait l’image symbolique de la divinité du temple[230]. Le No 1, suivi du titre seigneur de la région SA..., est sculpté au-dessus du roi Philippe-Aridée, dans les appartements de granit, à Karnac[231]; enfin, parmi les décorations de la porte du sud à Dendéra, le globe, No 3, se montre au-dessus de la tête d’un roi Lagide ou d’un empereur romain, dont on n’a point copié la légende, et qu’il est par conséquent impossible de bien déterminer. Les têtes des deux Uræus, dont les queues s’unissent et se confondent de manière à présenter l’idée d’un serpent amphisbène, sont décorées des coiffures de la domination sur les deux grandes régions du monde; au-dessous du disque, et dans l’espace circonscrit par les corps des Uræus, est la légende du premier Hermès Thôth ou Thath, Dieu grand, Seigneur suprême. Cette légende est entièrement semblable à celle qu’on trouve inscrite à côté des images de Thoth-Hiéracocéphale[232]. Elle accompagne toujours aussi, sur les monuments originaux, les divers emblèmes gravés sur notre planche 15.3. Cette circonstance seule a suffi pour nous faire reconnaître ces divers globes ailés ou simplement combinés avec des Uræus, et auxquels est souvent appendu le signe de la vie divine[233], comme les symboles directs du premier Hermès, puisqu’ils portent le nom et les titres du dieu lui-même.
Cette même légende appartient aussi constamment à l’épervier emblématique, reproduit sur notre planche 15.4. Cet oiseau, dont les qualités physiques vraies ou supposées paraissent avoir singulièrement frappé les Égyptiens, fut, comme on a pu le voir, l’emblème vivant de plusieurs divinités; et les coiffures, les insignes qui décorent sa tête, souvent même la légende seule qui l’accompagne, peuvent caractériser le dieu dont il devient le symbole. L’épervier du premier Hermès, reconnaissable au disque flanqué de deux Uræus, qui, toutefois, ne distingue point toutes ses images, est habituellement reproduit tel que nous le présente cette planche, dans les décorations des frises ou des corniches des grands édifices de l’Égypte. Ainsi, parmi les sculptures de la frise du typhonium de Dendéra, l’épervier de Thoth trismégiste étend ses ailes et semble couvrir de leur ombre sacrée la légende hiéroglyphique du plus sage et du plus justement vénéré des empereurs, Antonin le pieux[234]. Chacun des deux cartouches formant cette légende est sous la protection de l’épervier de Thoth, qui semble le décorer de l’insigne de la victoire: le premier cartouche renferme le titre impérial ΑΟΤΟΚΡΤΡ ΚΕΣΑΡΣ pour Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ l’empereur César, et le second est occupé par le nom propre ΑΝΤΟΝΙΝϹ pour Ἀντωνεῖνος Antonin. Le même épervier symbolique accompagne, sur la frise du grand temple d’Edfou (Apollonopolis magna), le cartouche prénom du roi Ptolémée Évergète II[235].
La reproduction si multipliée de chacun de ces différents emblèmes de Thoth, trouve un motif suffisant et une explication bien simple, dans le fait seul que ce dieu fut considéré par les Égyptiens comme l’instituteur de leur religion, de leur culte et de leur état social. Il était naturel que les temples où ils venaient adorer les dieux, présentassent de toutes parts l’image de celui qui les leur avait fait connaître; que le symbole, enfin, du premier législateur fût exposé dans ces vastes palais où l’on rendait la justice, où se réglaient le sort des familles et les destins de la nation entière.
Planche 15.4.
PHTAH-STABILITEUR.
On a pu remarquer dans les images du Dieu Phtah, planches 8 et 10, cette sorte de sceptre divisé en bandes égales, peintes de couleurs variées, et terminé à sa partie supérieure par quatre corniches semblables à celles qui surmontent les portes et toutes les parties des édifices égyptiens. Ce sceptre n’est autre chose que l’objet figuré par le premier signe de la légende no 1 (planche 16), dont les Égyptiens ont déprimé la largeur, et exagéré arbitrairement la longueur (dans les fig., pl. 8 et 10), pour le placer en forme de sceptre entre les mains du Dieu Phtah.
Cet objet est l’insigne et le symbole habituel de Phtah; les savants ne sont nullement d’accord sur sa nature; selon les uns, cet objet représente un autel; selon d’autres, c’est un nilomètre. La première opinion est détruite par les monuments qui, offrant des formes d’autels infiniment variées, ne leur donnent jamais celle du symbole dont il est ici question, et qui se trouve, au contraire, placé derrière les statues des Dieux auxquels il sert souvent de soutien[236]. Cet emblême fait l’office de colonne dans les chapelles qui, sur les peintures des momies, renferment les images des Dieux[237]; il décore le soubassement des trônes divins, soit seul, soit alterné avec la croix ansée et le sceptre à tête de Coucoupha; enfin, on le trouve suspendu au cou des Dieux et des animaux sacrés[238], ce qui ne convient nullement à un autel.
L’opinion de ceux qui veulent y voir un Nilomètre, présenterait un peu plus de probabilité; et l’on pourrait considérer les divisions égales, différenciées par la couleur, qui couvrent toute la hauteur de cet objet symbolique, comme l’indication des coudées, ou mesures tracées également sur la colonne centrale du Mékias, ou grand Nilomètre de l’île de Raoudha. Quoi qu’il en soit, la valeur symbolique de cet objet, auquel nous donnerons provisoirement le nom de Nilomètre, jusqu’à ce que les monuments confirment ou condamnent cette dénomination, est très-clairement indiquée par le texte hiéroglyphique de la stèle de Rosette. Là où le texte grec emploie les verbes Διαμένω, permaneo, perduro, et Νομίζω, lege sancio, dans le sens passif lege constituor, le texte hiéroglyphique porte l’image redoublée du Nilomètre[239], et le texte démotique présente, aux deux points correspondants, un groupe de signes qui, dans divers autres passages de l’inscription, répond aux verbes du texte grec, καταστησαμένου, καταστήσασθαι, μένειν, διατετήρηκεν[240]. Il est incontestable, d’après tous ces rapprochements, que l’objet, dit le Nilomètre, exprime, quel qu’il soit, dans l’Ecriture sacrée, les idées, établir, rendre stable, stabilité, conservation, coordination; or, ces idées sont essentiellement liées à celle du Dieu Phtah, l’organisateur et l’ordonnateur du monde matériel et de l’état social.