Les titres honorifiques portés par la Déesse figurée sur notre planche 23, ne permettent point de douter que ce personnage ne jouât un rôle important dans les mythes sacrés de l’Egypte. La mère du Soleil ou du Dieu Phrè, devait nécessairement appartenir à la première classe des Dieux; et si l’on recueille les documents que les anciens auteurs nous ont transmis sur la Déesse égyptienne Bouto, il deviendra évident que cette même planche nous en offre l’image.
En effet, Hérodote nous apprend que Bouto fut une des plus anciennes divinités de l’Egypte, et qu’on la comptait au nombre des Dieux du premier ordre (note 3). Les Grecs qui, en donnant aux divinités égyptiennes des noms tirés de leur propre mythologie, suivirent des règles constantes fondées sur une ancienne communication entre les deux peuples, assimilent constamment à leur Déesse Létô (la Latone des Romains), celle que l’on appelait Bouto parmi les Égyptiens[323]; comme cette dernière, la Létô des Grecs passait pour être la mère du Soleil (Apollon). Enfin l’identité de ces deux personnages sera complètement prouvée, si nous recherchons l’expression symbolique que chacun des deux peuples rattachait à ces Déesses. Selon les Grecs qui, en cela comme dans les attributions données à la plupart de leurs Dieux, se sont conformés aux vieilles traditions égyptiennes, Létô était le symbole de la Nuit, ou plus directement, des ténèbres primordiales qui enveloppaient le monde[324]: c’est sous un pareil point de vue que les Egyptiens considérèrent Bouto, ainsi que le prouve incontestablement le choix seul de l’animal qui devint son symbole vivant. La Mygale, ou Musaraigne, fut l’emblême de la Latone égyptienne, et les corps embaumés de ces animaux sacrés étaient déposés dans les sépulcres de la ville éponyme de Bouto[325]. On a cherché, dans les temps anciens, à expliquer cette consécration, en disant que la Déesse s’était métamorphosée en mygale pour échapper à la rage de Typhon[326]; mais cette idée-là est purement grecque, et Plutarque nous a conservé à cet égard la véritable tradition égyptienne. «La Mygale, dit-il, a reçu des honneurs divins parmi les Égyptiens, parce que cet animal est aveugle, et que les Ténèbres sont plus anciennes que la Lumière»[327]. La Mygale, et par conséquent la Déesse Bouto, furent donc le symbole de l’antique nuit, des ténèbres primordiales antérieures à la lumière.
Ces divers textes d’anciens auteurs, et presque tous ceux que nous aurons l’occasion de rapporter dans l’explication des planches relatives à la Déesse Bouto, ont été rapprochés par Jablonski qui les cite dans son Panthéon[328]. Mais ce savant mythographe, sacrifiant à son système favori qui fut de ne voir, dans la plupart des Déesses égyptiennes, que les emblèmes des diverses phases de la Lune, a récusé, sans raison, les témoignages de l’antiquité, et prononçant arbitrairement que le passage de Plutarque sur la Mygale n’était point conforme à la doctrine des Egyptiens, a prétendu reconnaître dans Bouto, non la Nuit personnifiée, ce qu’elle était réellement, mais une simple allégorie de la Pleine-Lune[329]. On peut voir dans l’explication de nos planches 14, 14.2, et 14.3, que la Lune, divinité mâle chez les Égyptiens, ne put avoir que des rapports très-éloignés avec la série entière des Déesses égyptiennes.
Planche 23.
BOUTO,
NOURRICE DES DIEUX.
Cette déesse, l’emblême de l’antique Nuit ou des ténèbres primitives, source féconde d’où sortirent une foule d’êtres vivants, fut considérée par les Egyptiens ainsi que dans la cosmogonie des Grecs et de la plupart des peuples orientaux, comme cette obscurité première qui, enveloppant le monde avant que la main toute puissante du Démiurge eût créé la lumière et ordonné l’univers, renfermait dans son sein les germes de tous les êtres à venir. Aussi, les vers des orphiques, vénérables débris de la plus ancienne théologie des Grecs, et qui contiennent des doctrines conformes, sur presque tous les points, à celles des Egyptiens[330], donnent-ils à la déesse Nyx (la Nuit primitive), les titres de Πρεσϐυγένεθλ’ ἀρχὴ πάντων, première née, commencement de tout, Οἰκε θεῶν, habitation des Dieux, et celui de Θεῶν γενέτειρα, génératrice des Dieux, titres qui répondent exactement aux qualifications grande Déesse mère des Dieux, et génératrice des Dieux Grands, données à Bouto dans les légendes hiéroglyphiques gravées sur la tunique d’une statue qui tient dans ses mains une image de divinité placée dans un petit Naos[331]. Un monument semblable, mais de basalte vert, et seulement d’un pied de hauteur, a jadis existé dans la collection de feu l’abbé de Tersan; il représente, d’après l’inscription hiéroglyphique sculptée sur le dos du personnage, Aménoftèp fils d’Horus et de Tsenisis, et petit-fils du roi Psammitichus second, tenant aussi un petit naos dans lequel la déesse Bouto est figurée en plein relief. Tous les individus nommés dans cette inscription, prennent le titre de chéri de Bouto, divinité qui paraît avoir été la protectrice des Pharaons de la XXVIe dynastie égyptienne.
On donnait avec raison le surnom de mère des Dieux à la déesse Bouto, puisque, unie au dieu Phtha, elle avait enfanté Phrè ou le Soleil, desquels naquirent ensuite tous les autres Dieux. Hélios ou le Dieu-Soleil des Grecs, passait aussi pour fils de la déesse Nyx[332] (la Nuit).
Le culte de la déesse Bouto, divinité du premier ordre, et l’une des émanations directes d’Amon-ra, fut très répandu en Egypte. Plusieurs villes lui furent consacrées, et portèrent même son nom, si nous en croyons les Grecs; Hérodote[333] parle, d’une manière très-détaillée, de la ville de Bouto située en basse Egypte vers l’embouchure de la Branche sébénnytique; le temple de la Déesse était orné de portiques d’une vaste étendue, et renfermait cette fameuse chapelle monolithe qui avait plus de cinquante pieds dans tous les sens. Il paraît même que le bras du Nil qui se jetait dans la mer à une petite distance de cette ville, avait reçu le surnom de Branche thermoutiaque en l’honneur de la Déesse; car le mot que les Grecs ont écrit Θέρμουθις, Τερμουτὶς, Θερμουτὶς et Θερμοὺτ, nous paraît être la transcription exacte d’un titre porté par les grandes déesses de l’Egypte, et surtout par Bouto, titre écrit ϫⲣⲙⲟⲩⲧ, Tjermout ou Djermout dans les textes hiéroglyphiques, et signifiant grande ou puissante mère. Une seconde ville du même nom, située au nord de Memphis et sur la rive occidentale du Nil, adorait spécialement la mère des Dieux Bouto, circonstance qui fit donner à ce lieu, par les Grecs, le nom de Létopolis, la ville de Léto ou Latone.
Bouto passait aussi, dans la croyance des Egyptiens, pour la nourrice de certains Dieux. On disait qu’Isis avait confié à cette divinité ses deux enfants Horus et Bubastis; et ce précieux dépôt fut caché dans l’île de Chemmis située dans le lac voisin de la ville de Bouto, île que la Déesse rendit flottante pour dérober les deux jumeaux aux poursuites et aux recherches de Typhon.