La singulière image de Bouto, reproduite sur notre planche 23.2, est tirée du fameux torse Borgia, sur lequel sont représentées la plupart des divinités égyptiennes; un sujet semblable est figuré sur un scarabée de la riche collection de M. Durand, ainsi que sur une petite statue qui appartient à M. Julliot[334]; la Déesse caractérisée par la portion inférieure du Pschent, qui couvre sa tête, donne son sein à deux crocodiles qu’elle semble allaiter avec tendresse. Cette scène fait-elle allusion à l’enfance d’Horus et de Bubastis, élevés secrètement sur les eaux du lac sacré; ou bien se rapporte-t-elle à l’éducation de quelques autres divinités? c’est ce qu’il est impossible de décider entièrement dans l’état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés de l’Egypte.

Planche 23.2.

AHA, AHI, AHÉ ou ÉHÉ,
LA VACHE DIVINE.

Le taureau, le bœuf et la vache, qui vivent dans des climats si opposés, jouent aussi un grand rôle dans le systême cosmogonique et les croyances religieuses de nations qui sont d’origines différentes; l’Europe, l’Afrique et l’Asie, ont également compris ces animaux dans leurs rites, leurs symboles et leurs allégories; et les voyageurs racontent qu’on montre encore au Japon, dans une pagode célèbre, un taureau d’or massif placé sur un autel: son cou est orné d’un collier précieux, et il frappe de ses cornes un œuf flottant sur la surface des eaux. Les docteurs du pays expliquent très-bien cette action: cet œuf, au temps du chaos, contenait le monde et flottait sur les eaux; il se fixa sur une matière solide venue du fond de la mer à sa surface par l’attraction de la lune; et un taureau, dont ces docteurs ne disent pas l’histoire, fit sortir le monde de cet œuf en le frappant avec ses cornes: en même temps il anima l’homme par son souffle. Tous les mythographes ont aussi parlé, bien ou mal, du taureau et de la vache figurés sur les monuments religieux des Égyptiens. Nous aurons bientôt l’occasion de montrer le taureau dans une scène symbolique très-intéressante pour l’explication de quelques traditions grecques; nous nous occuperons d’abord de la vache divine qui se voit fréquemment dans les monuments de l’ancienne Égypte.

La dernière grande division des Rituels funéraires égyptiens, qui contient les oraisons et les supplications adressées au nom du défunt aux plus grandes divinités du pays, à celles qui tenaient le rang suprême dans les régions célestes, présente presque toujours, parmi les peintures qui la décorent, l’image d’une vache décorée d’ornements assez variés, mais dont la tête est constamment surmontée d’un disque peint en rouge, et flanquée de deux grandes feuilles ou plumes de couleurs variées. Le col de cet animal est orné d’un collier, auquel est suspendu tantôt l’emblème de la vie divine (la croix ansée), tantôt la tête de femme à oreilles de vache, symbole de la Vénus égyptienne[335]. Le corps de la vache est blanc ou bien peint en jaune clair, et la housse qui parfois le recouvre est ordinairement rouge.

Le nom hiéroglyphique de cette génisse sacrée se présente sous plusieurs formes différentes, mais exprimant toutes les mêmes sons d’une manière plus ou moins complète. La forme la plus ordinaire (légende no 2), peut se transcrire en lettres coptes ⲁϩⲁ, ⲁϩⲉ, ⲁϩⲓ, ou bien ⲉϩⲉ, ⲉϩⲓ. La légende no 3 ne diffère de la précédente que par l’emploi d’un caractère homophone, la feuille à la place de l’oiseau, et la légende no 4 n’en est qu’une abréviation terminée par le caractère ⲧ, signe du genre féminin, exprimé dans les autres noms hiéroglyphiques par ⲧ et ⲥ, marques constantes de ce genre dans la langue égyptienne parlée. Dans quelques textes, au lieu du nom propre même, on lit la simple qualification LA GRANDE VACHE-REINE ou déesse (légende no 5).

L’importance du rôle que jouait dans la mythologie égyptienne cette génisse considérée non comme un simple animal sacré nourri dans un temple, mais comme forme symbolique propre à un être divin, est suffisamment dénotée par la légende no 1 qui accompagne souvent son image dans les papyrus hiéroglyphiques: Ahé (vache) la grande, GÉNÉRATRICE DU DIEU SOLEIL.

Ainsi le dieu Phré ou le dieu soleil (Hélios) qui, dans la théogonie égyptienne, fut considéré comme le père de tous les dieux de la seconde ou de la troisième classe, devait la naissance à la vache Ahé; cet être mythique fut donc aussi une des principales divinités, l’une des plus anciennes et par suite des plus vénérées, puisque, dans l’olympe égyptien, l’ordre seul de la naissance réglait toujours le rang et l’importance de chaque divinité.