Il y a plus, un grand nombre de monuments démontrent l’identité de Phré et d’Atmou, ou, en d’autres termes, établissent clairement qu’Atmou n’est qu’une des nombreuses formes du dieu Phré qui, lui-même, n’était qu’une forme sensible d’Amon-Ra.
Notre planche 26, calquée sur une magnifique momie du Musée de Turin, nous offre ces deux divinités réunies en une seule, comme ne permet point d’en douter la légende hiéroglyphique ⲣⲏ-ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲏⲃ-ⲧⲟ, le dieu Ré-Tmou, seigneur du monde matériel, inscrite au-dessus de ce personnage, dont la tête est celle de l’oiseau sacré du soleil, l’épervier, unie à un corps humain, et dont les chairs sont de couleur verte, teinte souvent affectée au corps entier du dieu Atmou, lorsqu’on le représente sous une forme tout humaine[369]. Le fouet placé dans la main droite du dieu, et le pedum ou sceptre à crochet, qu’il tient de la gauche, expriment assez clairement les attributions incitatrices et modératrices de cette double divinité. La fille aînée du dieu Phré, la déesse Vérité ou Justice (Thmei), caractérisée par la plume d’autruche fixée à sa coiffure au moyen d’un riche diadème, obombre le dieu de ses ailes étendues, et rappelle l’idée des chérubins qui figuraient également avec leurs ailes éployées parmi les décorations de l’Arche d’alliance et celles du sanctuaire des enfants d’Israël.
Un nombre très-considérable de tableaux peints sur bois, ou de stèles d’adoration sculptées et de diverses matières, établissent cette combinaison de Phré et d’Atmou[370] en un seul être mystique, et sous le nom composé de Phré-Atmou, c’est-à-dire le Soleil-Atmou. Mais cette image sacrée reçoit quelques modifications, suivant que l’artiste a voulu indiquer dans cette forme complexe la prédominance de l’un ou de l’autre des éléments qui la constituent. Si l’acte d’adoration est plus particulièrement adressé à la forme de Phré qu’à celle d’Atmou, on représente le dieu avec une tête d’épervier surmontée du disque, debout et en mouvement, les jambes séparées[371], et couvert du court vêtement égyptien appelé schenti. Dans le cas contraire[372], d’étroites bandelettes enveloppent le corps entier du dieu, et lui donnent l’apparence d’une momie à tête d’épervier ornée du disque solaire. C’est là en quelque sorte la momie du dieu Phré lui-même. (Voir notre planche 26.3, calquée d’après un tableau peint sur bois, du Musée de Turin.)
Cette circonstance très-remarquable nous conduit directement à conclure que le dieu Atmou, considéré sous le rapport cosmologique, n’est autre chose qu’un symbole du soleil mourant, l’image mystique de l’astre du jour arrivé à la limite occidentale de l’horizon, et entrant dans l’hémisphère inférieur. On sait que les idées occident, nuit, mort et enfer, furent toujours en Égypte, comme en beaucoup d’autres contrées, dans une étroite connexion, et même presque identiques.
Planche 26.2.
L’autorité des monuments confirme pleinement cette conclusion. Il existe dans les Musées égyptiens de l’Europe, et en particulier dans ceux de Paris et de Turin, plusieurs tableaux, peints sur bois, contenant des actes d’adoration aux deux formes du soleil Phré et Atmou. Ces tableaux présentent une disposition toute particulière; le haut en est occupé par le disque ailé orné d’uræus[373], l’emblème du premier Hermès ou la lumière primitive; la partie inférieure contient une prière, plus ou moins étendue, adressée aux dieux Phré et Atmou, qui sont représentés séparément dans le milieu du tableau, debout, adossés, et recevant l’un et l’autre les offrandes de l’adorateur, dont l’image est figurée deux fois à cet effet. Phré tient toujours la DROITE du tableau, la GAUCHE étant toujours réservée à Atmou. Or les mots droite et ORIENT, gauche et OCCIDENT, sont synonymes dans l’écriture sacrée égyptienne; Phré est donc le soleil à l’Orient ou dans l’hémisphère supérieur, et Atmou le soleil à l’Occident ou dans l’hémisphère inférieur. Aussi parmi les peintures d’un cercueil de momie[374], représentant, à la droite et à la gauche, des cynocéphales adorant les emblèmes de Phré et d’Atmou, lit-on à la DROITE la formule: Adoration au dieu soleil dominant dans la station ORIENTALE du ciel; tous les humains tiennent la vie de sa lumière[375]; et à GAUCHE: Adoration au dieu soleil possesseur des biens dans la station OCCIDENTALE du ciel[376], possesseur des biens dans la contrée de Onkh (c’est-à-dire de la vie). Les titres donnés à ces deux divinités dans les tableaux d’adoration, sont absolument les mêmes sur un monument de ce genre existant au Musée royal du Louvre[377]. Le suppliant, un prêtre d’Amon-Ra roi des dieux, donne, par exemple, au dieu Phré les titres de dieu sauveur, dominant dans la station orientale du ciel, grand esprit, etc.; et au dieu Atmou, ceux de dieu sauveur, soleil Atmou, possesseur des biens dans la contrée de la vie; et ce dernier dieu y reçoit enfin la qualification bien remarquable de lion de la nuit[378] ou gardien vigilant de la nuit, si on veut prendre le lion dans un sens tropique.
Les deux points extrêmes de la course apparente du soleil, de l’Orient à l’Occident, se trouvent ainsi symbolisés sous les noms de Phré et d’Atmou; considérés métaphysiquement, l’un préside à l’hémisphère supérieur de l’univers toujours lumineux, habité par des essences éternelles; et l’autre est censé parcourir et gouverner l’hémisphère inférieur, siége des ténèbres, et qu’habitent des êtres soumis à une vie mortelle. Phré domine sur l’Orient, et Atmou sur l’Occident: au premier se rapporte l’œil droit symbolique, et au second l’œil gauche: de là vient aussi que, dans le Rituel funéraire, dont un des chapitres contient la consécration de chacun des membres du corps humain à l’une des divinités de l’Égypte, le défunt dit: Ma tempe DROITE appartient à l’esprit du soleil dans le jour, et ma tempe GAUCHE à l’esprit d’Atmou dans la nuit[379]; enfin dans les litanies d’Osiris et des autres dieux, lesquelles font partie du grand Rituel funéraire, le dieu Phré-Atmou est appelé le germe des autres grands dieux, ou le germe mâle des autres dieux grands[380]: une telle qualification dénote à elle seule l’importance de ce double personnage mythique.
On rencontre souvent parmi les objets tirés des catacombes de l’Égypte, de petites pyramides en pierre calcaire ou en granit, dont les quatre faces, chargées de sculptures, reproduisent toujours, à très-peu de chose près, les mêmes scènes; toutes sont évidemment relatives au soleil et à son culte: l’une des faces offre l’image en pied du dieu Phré hiéracocéphale ou celle de son épervier symbolique portant le disque au-dessus de sa tête; sur la suivante est le dieu Atmou, sous forme humaine, coiffé du pschent; la troisième représente le scarabée à ailes arrondies éployées, symbole constant du dieu Thoré; et sur la quatrième face se voit l’image de l’adorateur, souvent accompagné de plusieurs membres de sa famille, élevant ses bras suppliants vers la face sur laquelle est sculptée l’image de Phré, circonstance démontrant que celle-ci est bien la face initiale du monument, celle qui présente en effet la forme première du dieu soleil. Ces pyramides réunissent ainsi, dans une même adoration, toutes les formes symboliques du soleil; savoir, Phré, Atmou et Thoré; ce dernier, considéré cosmologiquement, n’est encore qu’une forme du même dieu: la plupart des tableaux et des stèles d’adoration au soleil ajoutent constamment en effet le nom de Thoré à ceux de Phré et d’Atmou.