Planche 26.3.
La seconde forme divine du soleil, Atmou, en sa qualité de recteur des régions inférieures, était supposé exercer une influence directe sur la terre et ses habitants. Les rois lui payaient en particulier un tribut constant d’adorations et d’hommages, et les grands monuments témoignent de ces actes de piété des Pharaons par les titres mêmes que prennent ces princes dans les inscriptions qui les décorent. Sur l’obélisque occidental de Louqsor, le pharaon Ramsès II est qualifié de roi deux fois aimable, comme Atmou. Le titre chéri d’Atmou a été donné à Ramsès-Sésostris, dans l’inscription qui décore la face occidentale du magnifique obélisque de la porte du Peuple à Rome; sur l’obélisque du Panthéon, le pharaon Apriès ou Ouaphré est traité de bien aimé d’Atmou dieu grand qui réside dans la contrée de la vie; l’obélisque de Saint-Jean de Latran, celui de Florence et celui de Monte-Citorio, honorent d’un titre analogue les anciens rois Mandouei, Ramsès-Sésostris et Psammétichus Ier. Le pouvoir royal fut mis sous la protection immédiate d’Atmou, qui accordait un long règne aux souverains qu’il voulait favoriser: c’est ce que l’on peut induire naturellement des titres de chef des attributions royales comme Atmou, et de roi possesseur des années comme Atmou, que prend Ramsès-Sésostris sur deux monuments très-remarquables[381]; une même induction doit résulter encore mieux du titre royal modérateur des modérateurs engendrés d’Atmou, donné à Ramsès II sur l’un des obélisques de Louqsor. On en doit conclure que les rois eux-mêmes furent mystiquement regardés comme des enfants d’Atmou, dont ils étaient les représentants sur la terre. Cela explique enfin la qualité de fils d’Atmou[382] dont se pare Ramsès-le-Grand dans les inscriptions des obélisques du Panthéon, de Florence, et de Tanis: sur ce dernier monument, dont le dessin m’a été communiqué par M. Pacho, le courageux explorateur de la Cyrénaïque, on traite le conquérant égyptien d’Aroéris puissant, fils d’Atmou, roi seigneur du monde, etc., Ramsès, etc.; et cette formule répond mot pour mot à l’une des formules initiales jadis sculptées sur un obélisque érigé par le même roi Ramsès, et dont Hermapion[383] a donné une traduction fidèle en ces termes: Απολλων κρατερος ΥΙΟΣ ΗΡΩΝΟΣ Βασιλευς οικουμενης ΡΑΜΕΣΣΗΣ, le puissant Apollon, fils de Héron, le roi du monde, Ramessès, etc. Cette traduction grecque a d’autant plus d’importance pour nous, qu’elle prouve (et c’est le seul témoignage à citer à ce sujet) que le dieu égyptien Atmou ne fut point tout-à-fait inconnu aux Grecs: on voit en effet par le texte précité qu’ils l’appelaient ΗΡΩΝ, Héron, nom qui n’a aucun rapport réel de son avec l’égyptien Atmou, mais auquel il serait tout aussi difficile d’attribuer une origine purement grecque: n’est-ce là que la transcription d’un nom ou d’un surnom égyptien d’Atmou, que l’on retrouvera peut-être dans quelque texte hiéroglyphique? c’est ce que nous n’oserons décider. Notre seul but, tout en notant cette synonymie, n’a été que de faire connaître l’influence directe que le dieu Atmou était censé exercer sur la terre et sur les rois qui la gouvernaient, d’après les idées égyptiennes.
Ce même dieu régissait encore l’une des plus importantes portions de l’hémisphère inférieur, l’Amenthès ou l’enfer égyptien, et les monuments qui lèvent toute espèce de doute sur cette nouvelle attribution d’Atmou, abondent dans les musées royaux de l’Europe, ainsi que dans les collections particulières. Nous citerons seulement ici un tableau, peint sur bois, appartenant au Musée royal du Louvre, et représentant le dieu Thoth-Psychopompe, conduisant l’ame d’une femme au pied du trône d’Atmou. Le dieu, assis, est coiffé de la moitié inférieure du pschent, et son corps paraît enveloppé de bandelettes comme celui d’une momie ordinaire[384]. Ajoutons qu’on a dessiné à l’entrée du cinquième tombeau royal à l’ouest dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes[385], un bas-relief présentant une scène d’un haut intérêt, dont nous traiterons plus en détail dans la suite: il suffit de dire ici qu’on y voit le dieu Atmou exerçant les fonctions de juge suprême des ames dans l’Amenti, et décidant de leurs futures transmigrations. On trouvera d’ailleurs dans le Rituel funéraire des preuves multipliées et irréfragables de l’influence directe que cette divinité était supposée exercer sur les ames des morts. Les défunts le traitent habituellement de père[386] dans les invocations qu’ils lui adressent, et le dieu lui-même prend le titre de père des personnages défunts, dans les légendes qui décorent certaines momies. On lit, par exemple, à côté d’une image d’Atmou peinte, ainsi que celles de plusieurs autres divinités, sur le cercueil d’une momie de femme du Musée royal: Voici ce que dit le dieu Atmou, seigneur du monde matériel, etc., à Ouaranès, fille de Pachopsch: Je suis venu te visiter, MOI QUI SUIS TON PÈRE[387]. Les autres dieux ou déesses peints sur ce même cercueil adressent des paroles analogues à la défunte, en se déclarant être la mère, le fils ou les frères de cette même défunte.
Ainsi les mythes égyptiens symbolisèrent dans le personnage d’Atmou le soleil à l’Occident, le soleil dans l’hémisphère inférieur, régissant en même temps les choses terrestres, et réglant le sort des ames dans les demeures infernales.
Planche 26.4.
MANDOU, MANDOU-RÉ, MANDOU-RI.
(MANDOULIS.)
L’utilité des inscriptions grecques recueillies avec tant de soin et de persévérance par les voyageurs Belzoni, Burckhardt, Cailliaud et Gau parmi les ruines de l’Égypte, ne se borne point à l’accroissement de nos connaissances sur l’administration politique et sur l’état civil des habitants de ce pays, durant la domination grecque et romaine. Elles fournissent quelquefois aussi des notions d’autant plus précieuses sur la religion et le culte national des Égyptiens, qu’elles viennent confirmer, en s’accordant avec eux, les résultats du même ordre antérieurement déduits de l’étude d’inscriptions conçues en anciens caractères égyptiens. L’explication de notre planche no 7 a déja prouvé la vérité de cette assertion: celle de notre planche 27 donnera un nouvel exemple des ressources qu’on peut trouver dans ce rapprochement.
D’après une inscription grecque copiée par un voyageur anglais, M. Bailie[388], sur un des temples de Calabsché (l’ancienne Talmis) en Nubie, cet édifice fut principalement consacré au culte d’un dieu égyptien nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ Mandoulis; et un grand nombre d’actes d’adoration, Προσκυνήματα, écrits en langue grecque et tracés sur les murailles ou dans le voisinage du même temple, témoignent aussi que la divinité locale était Μανδουλις, personnage mythique auquel on donne constamment le titre de Κυριος, Seigneur, et celui de Θεος Μεγιστος, Dieu très-grand[389]. Mais rien, dans aucune de ces inscriptions, ne peut nous faire connaître les formes ni les attributs que les Égyptiens donnèrent au dieu particulièrement adoré dans le bourg sacré de Talmis. Notre curiosité eût été, à cet égard, promptement satisfaite, si quelque voyageur eût dessiné avec soin la série des bas-reliefs existants dans ce temple de Nubie: on eût bientôt reconnu le dieu principal du temple, au rang distingué qu’il doit nécessairement tenir parmi les personnages divins sculptés sur les parois de l’édifice. Mais il en est des temples de Calabsché, comme de toutes les constructions antiques de l’Égypte et de la Nubie; nous ne possédons malheureusement que des copies isolées de quelques-uns des nombreux bas-reliefs qui les décorent. Il a donc fallu recourir à d’autres moyens pour connaître les formes sous lesquelles les Égyptiens représentèrent leur Dieu Mandoulis ou plutôt Mandouli, le Σ final de ce nom n’étant qu’une terminaison purement grecque. C’est par la lecture seule des légendes hiéroglyphiques inscrites à côté d’images de divinités, soit sur des monuments originaux, soit sur quelques dessins de bas-reliefs inédits ou déja publiés, que je suis parvenu à reconnaître le Dieu Mandouli, parmi la foule de Dieux que présentent les sculptures égyptiennes.
Je remarquai d’abord qu’une divinité mâle, et qui paraît avoir joué un rôle important dans le Panthéon égyptien, reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques, le nom de Mand Uⲛⲧ[390]. Ce même nom propre de Dieu se lit avec l’addition de sa voyelle finale Uⲛⲧⲟⲩ[391], Mandou, sur plusieurs stèles ou bas-reliefs du musée royal égyptien de Turin, de la collection de M. Durand ou du cabinet du Roi à Paris. La valeur phonétique des éléments qui composent ces noms, étant reconnue d’ailleurs et ne permettant aucun doute sur l’exactitude de leur lecture, il devint certain, pour moi du moins, que le Dieu appelé Mand, ou plutôt Mandou, dans les textes hiéroglyphiques, était aussi le Dieu principal du temple de Talmis, nommé Μανδουλι Mandouli dans les inscriptions grecques, lorsque surtout j’eus retrouvé ce nom divin plus habituellement écrit Ⲙⲛⲧⲣⲏ[392], Mandou-Ri ou Mandou-Li (Mandou-soleil), suivant la prononciation particulière de ce nom, dans les différents dialectes de la langue égyptienne.