Lorsque les noms et titres de Neith n’accompagnent point l’image de cette seconde déesse, une des modifications de forme de la première, sa légende contient un nom propre particulier composé des trois éléments phonétiques, la plante S, la jambe humaine B, OU ou V, et le vase N; mais ces signes de son se montrent quelquefois groupés de manière à ce que leur ordre ne paraît pas constamment le même. Souvent aussi l’insertion du signe de genre ⲧ (le segment de sphère), se plaçant au milieu ou à la fin du groupe phonétique, vient en augmenter la confusion apparente: ce qui semble produire les mots ⲥⲃⲛ(ⲧ), ⲥⲛ(ⲧ)ⲃ, ⲥⲛⲃ(ⲧ), etc. (lég., nos 1, 2 et 3.) Toutes ces variations d’ordre dans les éléments, inhérentes à la nature même de l’écriture hiéroglyphique, proviennent de ce que les scribes cherchaient souvent à grouper d’une manière plus agréable pour l’œil, les signes destinés à exprimer un même mot ou une même idée. Mais partout où le nom de la déesse est tracé horizontalement ou perpendiculairement et un signe après l’autre, l’ordre des éléments est invariable, la plante est le premier signe, la jambe humaine le second, et le petit vase le troisième: le signe de genre le suit immédiatement. Nous connaissons donc ainsi l’ordre véritable des éléments phonétiques dont se forme le nom propre de l’Ilithya égyptienne, qui pouvait se prononcer Seven, Saouen, ou Souan.

Les représentations de cette déesse à face humaine et telle que l’offre notre planche 28, sont assez multipliées sur les grands monuments de l’Égypte et de la Nubie. L’Ilithya égyptienne se montre dans les bas-reliefs du temple isolé de Calabsché, instruisant avec Bouto, qui est la nourrice des dieux, un des souverains de l’Égypte[405]. Elle est adorée, soit par un empereur, soit par un roi lagide, sur la face latérale du temple de Dandour[406], et dans le voisinage encore de la nourrice des dieux. On la retrouve parmi les divinités figurées sur la face latérale de l’est du grand temple d’Athyr (Vénus), à Dendera[407]; enfin, la Commission d’Égypte a copié sur le même monument une magnifique image de Souan (Ilithya), coiffée du vautour surmonté de la coiffure spéciale de la déesse, et un second vautour, figuré sur la tunique, enveloppe le corps de cette divinité sous ses ailes plusieurs fois repliées[408].

Planche 28.2.

Le plus curieux des bas-reliefs gravés dans la Description de l’Égypte, sous le rapport mythologique, est sans contredit l’un de ceux que les savants français ont dessiné à Hermonthis (Erment)[409]. Il est à regretter qu’ici, comme en beaucoup d’autres occasions, le temps n’ait point permis de copier les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté des personnages mis en action dans cet important bas-relief; mais le sujet en est assez clair par lui-même, et le tracé exact des personnages seuls suffit à la discussion actuelle. Ce tableau représente une femme dans les douleurs de l’enfantement, et à l’instant même où le nouveau-né sort du sein de sa mère; d’autres femmes prodiguent les soins les plus attentifs à la gisante qui ne peut être qu’une déesse, puisque des divinités semblent compatir à ses douleurs. Je n’ose décider encore si cette scène est relative à la déesse Netphé (la Rhéa des Grecs), donnant le jour, pendant la durée des Épagomènes, à ses cinq enfants Osiris, Isis, Aroéris, Nephthys et Typhon; mais il est visible que l’accouchée est assistée dans ses souffrances par Amon-Ra lui-même le père de tous les dieux, suivi, comme cela devait être naturellement, par la déesse Souan, l’Ilithya égyptienne, la protectrice des mères en travail. De plus, le scarabée, emblême de la génération et de la paternité, ainsi que les vautours de la déesse Ilithya, emblêmes de la maternité, voltigent au-dessus de la tête de la mère souffrante. Il était difficile de rencontrer un monument où les attributions de la déesse Souan fussent plus clairement caractérisées.

Cette divinité qui, dans les hymnes orphiques, est qualifiée des titres de Θηλειῶν σώτειρα, Μόνη φιλόπαις, Ὠκυλόχεια, Libératrice des Femmes, Amie des enfants, Accélératrice de l’accouchement, et de Δαίμων πολυώνυμε, Génie à plusieurs noms, se montre sur les monuments égyptiens sous des apparences souvent très-variées. Mais le nom de Souan, tracé en hiéroglyphes phonétiques à côté de ses images souvent monstrueuses, ne permet point de douter que ce ne soient là des formes symboliques sous lesquelles l’ancienne Égypte adorait aussi cette grande déesse.

On trouvera sur notre planche 28.3. (cette figure est tirée d’un cercueil de la collection de M. Thedenat) l’Ilithya égyptienne représentée, non avec une tête humaine comme sur la planche précédente, mais avec celle de son oiseau sacré, le vautour, signe perpétuel des idées mère et maternité dans les textes hiéroglyphiques et dans les anaglyphes ou bas-reliefs emblématiques. Les chairs de la déesse sont toujours vertes, et sa coiffure est ornée d’un diadême ou de longues bandelettes. Ainsi, cette divinité emprunte la tête de l’animal sous la forme duquel elle reçut un culte particulier dans le nome de la Thébaïde qui lui fut spécialement consacré, et dont la ville capitale porte chez les Anciens le nom même de la déesse. Il eût été important de vérifier si les bas-reliefs dont est décoré le temple existant encore dans les ruines d’El-Kab (la ville d’Ilithya), montrent aussi cette divinité Gypocéphale; mais ni la Commission d’Égypte, ni les autres voyageurs n’ont dessiné jusqu’ici aucun de ces tableaux religieux: leur attention a toujours été absorbée par les peintures des grottes voisines.

Jablonski, toujours préoccupé de son système de ne voir dans les dieux de l’Égypte que des emblèmes des divers phénomènes astronomiques, a cru que l’Ilithya égyptienne ne fut point une divinité distincte de Bubastis[410]. Mais il n’a pas assez remarqué sans doute que Diodore de Sicile nomme Ilithya parmi les plus anciens personnages mythiques adorés en Égypte, Αρχαιοι θεοι[411], expression qui, dans Diodore, indique, comme dans le texte d’Hérodote, les premiers nés d’entre les dieux égyptiens, et ceux qui occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie céleste. Une telle qualification ne saurait convenir à Bubastis, fille d’Osiris et d’Isis dieux de la troisième classe, et petite-fille de Cronos que les Égyptiens appelèrent le plus jeune des dieux de la seconde classe. Ilithya, l’une des formes de Neith, appartient donc évidemment à un ordre plus relevé. Mais sans devoir être identifiée pour cela avec Bubastis, l’Artémis Égyptienne Souan (ou l’Ilithya Égyptienne) put avoir certaines attributions communes avec cette déesse de la troisième classe. C’est ce qui résulte à la fois et des Hymnes orphiques dans lesquels Ilithya est aussi nommée Ἄρτεμις Εἰλείθυια[412], et des monuments originaux. Une statue en granit noir appartenant au Musée de Turin, m’a offert, en effet, la singulière image de l’Ilithya égyptienne reproduite sur notre planche 28.2. Cette figure, gravée en creux sur la tunique de la statue, et au milieu d’une foule d’autres représentant la plupart des divinités de l’Égypte, est accompagnée de son nom propre hiéroglyphique Souan (pl. 28, lég. 1). La déesse, encore à tête de vautour, tient dans sa main droite un arc et une flèche, armes ordinaires de l’Artémis des Grecs, la protectrice des chasseurs. Sans conclure de ce fait que l’Ilithya égyptienne présidait aux plaisirs de la chasse comme l’Artémis grecque et la Diane latine, nous devons conclure qu’il exista entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus intimes que les apparences ne semblent le promettre.

Planche 28.3.