THÔOUT, THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS.
Le premier Thoth, Hermès trismégiste[413], l’Hermès céleste ou l’intelligence divine personnifiée, le seul des êtres divins qui, dès l’origine des choses, comprit l’essence du Dieu suprême, avait, selon les mythes sacrés de l’Égypte, consigné ces hautes connaissances dans des livres qui restèrent inconnus jusqu’à ce que le Démiurge eût créé les ames, et par suite l’univers matériel ainsi que la race humaine. Le premier Hermès avait écrit ces livres en langue et en écriture divines ou sacrées[414]; mais après le Cataclysme, lorsque le monde physique fut réorganisé et reçut une nouvelle existence, le créateur prenant pitié des hommes qui vivaient sans règle et sans lois, voulut, en leur donnant l’intelligence et une direction salutaire, leur tracer la voie qui devait les ramener dans son sein dont ils étaient émanés. Ce fut alors que se manifestèrent sur la terre Isis et Osiris, dont la mission spéciale fut de civiliser l’espèce humaine. Ces deux époux avaient pour associé et pour conseiller fidèle, Thoth, nommé aussi Thoyth par les Grecs, le second Hermès, qui n’était toutefois qu’une incarnation du premier, ou l’Hermès céleste manifesté sur la terre.
Tout ce que tentèrent Isis et Osiris pour tirer les humains de l’état sauvage, fut ou suggéré ou approuvé par Thoth, et c’est à ce second Hermès que les Égyptiens se croyaient redevables de toutes leurs institutions sociales. Ce dieu passait pour fils d’Agathodæmon[415]. Les hommes étaient encore réduits, comme les animaux, à ne manifester leurs sensations que par des cris confus et sans liaison; Thoth leur apprit une langue articulée, et imposant des noms à tous les objets[416], il donna à chaque individu le moyen de communiquer ses pensées et de s’approprier celles des autres. Il fit plus: il enseigna à les fixer d’une manière durable, en inventant l’art inappréciable de l’écriture; il organisa l’état social, établit la religion, et régla les cérémonies du culte; il fit connaître aux hommes l’astronomie et la science des nombres, la géométrie, l’usage des poids, des mesures et de la monnaie. Non content de satisfaire à tous les besoins de la société humaine par ces importantes et utiles créations, le second Hermès s’occupa aussi de tout ce qui pouvait contribuer à embellir la vie: il inventa la musique, fabriqua la lyre, à laquelle il ne donna que trois cordes, et institua les exercices gymnastiques. C’est ce même dieu enfin, qui fit connaître aux hommes l’architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts utiles[417].
La langue et l’écriture inventées par Thoth et communiquées aux hommes par cette divinité bienfaisante, différaient de la langue et de l’écriture des dieux, dont s’était servi le premier Hermès pour rédiger ses livres. L’écriture employée par le second Hermès est appelée hiérographique par Manéthon[418], parce qu’elle servit d’abord à écrire les livres sacrés, dont ce dieu confia la garde à la caste sacerdotale qui lui devait, dit-on, son organisation et toutes les connaissances dont elle fut la dépositaire et la dispensatrice. Il paraît même que cet instituteur des hommes réserva pour cette caste seule un certain ordre de notions, entre autres, celle de la véritable longueur de l’année, 365 jours un quart, et de la période de quatre années dont la dernière était bissextile[419]. Les prêtres égyptiens reconnaissaient ce dieu pour l’auteur des livres sacrés que chacun d’eux devait posséder à fond, en totalité ou en partie, selon l’ordre de ses fonctions et son rang dans la hiérarchie. Ces livres de Thoth, au nombre de quarante-deux, renfermaient toutes les règles, tous les préceptes, et tous les documents relatifs à la religion, au culte, au gouvernement, à la cosmographie, à la géographie, à tous les arts et à toutes les sciences; en un mot, ces livres sacrés, dont les titres nous ont été conservés[420], formaient une véritable Encyclopédie égyptienne.
Les Égyptiens, qui considéraient le second Hermès comme un dieu manifesté, et nullement comme un roi terrestre divinisé, ainsi que le prétend Athénagore[421], représentèrent habituellement cet instituteur divin de leur civilisation, sous une forme humaine, mais avec une tête d’Ibis, ainsi qu’on le voit figuré sur notre planche, No 29. La tête de l’oiseau, couverte de la coiffure égyptienne ordinaire et peinte en bleu, est surmontée des cornes de bouc, communes à la plupart des dieux protecteurs, et soutenant des Uræus, un disque et d’autres emblèmes qui varient suivant les différents points de vue sous lesquels on considérait le second Hermès. La légende No 1 signifie Thôout ou Thouti, seigneur des divines écritures ou des écritures sacrées, dont ce dieu fut l’inventeur; la seconde légende exprime les idées Thôout, grand et grand (deux fois grand)[422], seigneur des huit régions. Le titre deux fois grand, presque toujours inscrit à côté des images du second Hermès, Thoth-ibiocéphale, le distingue du premier Hermès, Thoth-hiéracocéphale, surnommé Trismégiste (trois fois très-grand).
Planche 29.
THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS, EN RAPPORT AVEC LA LUNE.
Il paraîtrait, d’après le passage précité de Manéthon[423], que les deux Hermès portaient en langue égyptienne le nom de Θωθ Thôth, que les Grecs ont diversement écrit Θεῦθ et Θωὺθ. Cette dernière orthographe se rapproche évidemment plus que toute autre, de la manière dont les Égyptiens prononçaient ce mot, que nous trouvons en effet dans les livres coptes, sous la forme de ΘΩΟΥΘ Thôout, comme étant le nom du premier mois de l’année égyptienne, mois éponyme de ce même dieu, ainsi que nous l’ont appris les anciens[424]. Si l’on adoptait la manière dont il est écrit dans les fragments de Manéthon, le nom Θωθ appartiendrait à la racine égyptienne Θωτ, Θωθ (ou Τωτ en dialecte thébain), qui signifie mêler, tempérer par un mélange; et l’appellation Thôth, miscens, temperans, se rapporterait très-bien au premier Hermès qui, chargé de former les corps où devaient être renfermées les ames coupables, rendit la matière (Ὕλη), d’abord sèche et aride, susceptible de prendre les formes qu’il voulait lui donner, en la mêlant avec l’eau (κατὰ μίξιν ὕδατι)[425]. Mais le nom Thôout se rapporte sans aucun doute à la racine égyptienne ΘΩΟΥΤ et ΘΟΥΩΤ, qui signifie congregare, in unum colligere, et d’où dérivent ΘΩΟΥΤΙ et ΘΩΟΥΤΣ, mots qui exprimaient les colléges de prêtres, les réunions religieuses appelées panégyries par les Grecs. Les deux Thôout ou Hermès rassemblaient en effet dans eux-mêmes toutes les sciences divines et humaines, et leur nom s’explique bien naturellement encore par cet usage constant des prêtres égyptiens, d’attribuer religieusement à Thoth seul les découvertes scientifiques faites par tous les individus de la caste sacerdotale. Cette caste réunissait aussi dans son sein tous les genres de connaissances, et regardait à la fois Thoth et comme son instituteur, et comme sa propre image ou personnification dans les mythes sacrés.
L’ibis, oiseau dont les figures du second Hermès empruntent la tête, était consacré à ce dieu, parce qu’il fut, dans l’écriture hiéroglyphique, le signe symbolique de l’idée cœur (Καρδία)[426]. Les Égyptiens trouvaient, dit-on, une foule de similitudes entre l’ibis et le cœur, exprimé en langue égyptienne par la syllabe HÈT, mot qui se prenait dans la double acception de cœur et d’intelligence ou intellect[427]; l’ibis, symbole du cœur et signe du mot Hèt, devait donc devenir l’emblème de Thoth que l’on considérait comme l’arbitre souverain du cœur et de l’intelligence humaine, Πάσης καρδίας καὶ λογισμοῦ δεσπότης. (Voy. la note 4, ci-dessus.)