Ce n’est point sur la terre seule et sur les hommes policés par ses bienfaits, que Thoth-deux-fois-grand, ou le second Hermès, exerçait directement son influence; les Égyptiens crurent aussi qu’après avoir civilisé notre planète, Thoth avait établi sa demeure dans le globe lunaire, et qu’il suivait cet astre dans toutes ses révolutions[428]. Ce dieu paraît, d’après les monuments, avoir été considéré comme ayant des rapports très-intimes avec le dieu-lune, et avec l’astre de ce nom. Les monuments égyptiens nous montrent en effet, et assez fréquemment, Thôth-ibiocéphale soutenant dans ses mains le disque lunaire, et occupant le haut d’un escalier mystique formé de quatorze degrés, sur chacun desquels est placée une divinité de seconde ou de troisième classe, qui semble monter vers le second Hermès[429]. Plus souvent encore, la tête d’ibis de ce dieu est surmontée du croissant et du disque lunaires, comme on peut le voir sur cette planche 29.2, dessinée, ainsi que la précédente, d’après des momies peintes du cabinet du Roi et des riches collections de MM. Durand et Cailliaud. Des figurines de terre émaillée offrent assez fréquemment le Thoth ibiocéphale, portant dans ses mains l’œil qui fut un des symboles de la lune aussi bien que du soleil. Enfin, les rapports de Thoth avec la lune sont, outre cela, indiqués par les mythes sacrés, d’après lesquels, par exemple, le dieu des sciences jouant aux dés avec le dieu-lune, lui gagna la 70e partie de ses illuminations, et en forma, en les mettant ensemble, cinq jours qu’il ajouta aux 360 de l’année. Ces jours, nommés épagomènes, étaient fêtés et solennisés par les Égyptiens, à cause des divinités qui avaient pris naissance pendant leur durée[428]. L’oiseau de Thôth, l’ibis, était également consacré à la lune[430], parce qu’une partie de son plumage était obscure et de couleur noire, et l’autre brillante et de couleur blanche[431], ce qui faisait allusion au disque lunaire, tantôt éclatant de lumière, et tantôt plus ou moins plongé dans l’obscurité.
Planche 29.2.
THOTH DEUX FOIS GRAND,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE.
Il en était du Thoth des Égyptiens, comme de l’Hermès des Grecs: ce fut l’être mythique auquel on attribua les fonctions les plus nombreuses et souvent même les plus opposées. Nous avons vu, en effet, le Thoth céleste, le seul des dieux émanés du Démiurge, et qui porte le surnom de trois fois grand, associé d’abord à l’œuvre de la création de l’univers et renfermant en lui-même toute la science des choses divines. Ce prototype de toute intelligence s’incarne ensuite pour civiliser l’espèce humaine, et se lie ainsi à un corps matériel. Lorsque les habitants de la terre, éclairés par ses leçons, connaissent et pratiquent la vertu, et sont soumis à une organisation sociale régulière, imitation imparfaite de l’ordre qui règne dans les régions célestes, Thoth se retire dans la lune pour se consacrer à l’accomplissement de nouveaux devoirs. Le génie qui présidait à cet astre, le dieu Pooh (ou Lunus), était considéré par les anciens Égyptiens comme le directeur perpétuel, comme le roi des ames qui, ayant quitté des corps matériels, erraient ballottées par les vents dans le vague des airs, jusqu’à ce qu’elles fussent appelées à animer de nouveaux corps, pour subir de nouvelles épreuves, expier leurs fautes passées, et sortir de la zône de l’air terrestre et agité, pour passer dans la troisième zône de l’univers où régnait un air pur et léger. C’était dans ces deux zônes, ou divisions du monde, partagées en vingt-quatre régions ou contrées (χώρας) situées entre la terre et la lune, que le dieu Lunus exerçait directement son influence: il avait pour conseiller le dieu Thoth, qui présidait plus spécialement à la seconde zône ou division du monde, celle de l’air agité, qui se divisait en huit régions immédiatement situées au-dessus des quatre régions de la TERRE[432]. Cette zône de Thoth dépendait de l’empire lunaire, qui comprenait aussi une zône supérieure, celle de l’air pur, subdivisée en seize autres régions. Il est donc de toute évidence que le titre SEIGNEUR DES HUIT RÉGIONS, qui accompagne constamment les images de Thoth Ibiocéphale dans les bas-reliefs et dans les peintures égyptiennes[433], se rapporte à cette direction des huit régions de la seconde zone du monde, habitée passagèrement par les ames des morts. Cela expliquerait encore pourquoi le nombre huit est particulièrement consacré à Thoth; et il n’est point hors de vraisemblance que la grande ville d’Hermès dans l’Heptanomide, qui porta le nom de Schmoun[434], c’est-à-dire, huit, nom transcrit par les Arabes sous la forme du duel Aschmounaïn, a été ainsi appelée par allusion aux huit régions des ames, auxquelles présidait le dieu éponyme de cette grande cité.
Quoi qu’il en soit, on attribua au second Hermès égyptien, Thoth Ibiocéphale, comme à l’Hermès des Grecs, la direction des ames que la mort séparait des corps terrestres. Aussi ce dieu est-il figuré dans les peintures des momies, tenant dans ses mains l’emblême de la partie inférieure du monde, qui comprenait dans ses limites une portion du ciel et l’Amenti, lieu où les ames étaient jugées par Osiris. Le nom écrit de la partie inférieure de l’univers se compose, dans les textes hiéroglyphiques, d’une plume, du segment de sphère lié au signe recourbé qui exprime l’articulation S. C’est ce même nom, dans lequel il me semble reconnaître les éléments graphiques du mot égyptien PESÈT qui signifie partie inférieure, que tient dans sa main le dieu Thoth figuré sur notre planche 29.3. Il faut observer seulement qu’une portion du signe recourbé a été prolongée outre mesure pour donner à ce groupe de lettres l’apparence d’un sceptre dans les mains du dieu, qui tient aussi une bandelette: les exemples d’images d’objets dénaturés ainsi dans leur forme, pour s’accommoder à l’effet général d’une composition, sont fort communs sur les monuments égyptiens[435]: dans les textes courants, le groupe hiéroglyphique exprimant la partie inférieure du ciel et du monde en général, prend la forme indiquée dans la pl. 29.3, sous le no 2, accrue de trois signes déterminatifs; et on le retrouve sculpté sous la forme no 3, hors du disque renfermant le zodiaque circulaire de Dendérah, au-dessous du scorpion et entre les figures de femme et d’homme à tête d’épervier, qui soutiennent cette portion du disque. Au point diamétralement opposé, se trouve le nom de la partie supérieure du ciel et du monde. La ligne dont ces deux groupes sont les deux points extrêmes, passe par les pieds postérieurs du taureau et par la tête du scorpion.
Planche 29.3.
THOTH PSYCHOPOMPE,
LE SECOND HERMÈS DANS L’AMENTÉ.
Le Thoth égyptien Ibiocéphale, compagnon fidèle d’Osiris tant que ce dieu resta dans le monde pour adoucir les mœurs des hommes, n’abandonna point ce dieu lorsque, ayant terminé sa mission sur la terre, il alla établir son tribunal et sa demeure dans l’Amenté (l’enfer des Égyptiens), lieu où se réunissaient les ames pour rendre compte de leur conduite, et d’après le résultat de cet examen, être réparties dans les diverses régions célestes, ou rentrer dans des corps matériels en expiation de leurs fautes. Thoth fut, après Osiris, le premier personnage de ce lieu terrible, où les destinées des ames étaient réglées à chacune de leurs transmigrations sous forme humaine. Les peintures qui décorent les manuscrits funéraires, les cercueils et enveloppes des momies, et les bas-reliefs des catacombes de l’Égypte, ne permettent aucun doute à cet égard; tout nous montre le dieu Thoth remplissant auprès des ames, diverses fonctions qui l’assimilent complètement à l’Hermès Psychopompe des Grecs.