Le dieu à tête d’Ibis est en effet représenté dans les scènes mythiques peintes sur les enveloppes des momies et relatives au jugement de l’ame, conduisant par la main le défunt ou plutôt son ame figurée sous les apparences du corps qu’elle vient de quitter, devant la balance infernale, ou aux pieds du trône d’Osiris dominateur de l’Amenté. J’ai reconnu cette scène sur plusieurs momies, sur deux entre autres, dont l’une appartient au cabinet du Roi, et l’autre à la précieuse collection de M. Durand.
Souvent aussi le dieu Thoth semble instruire les ames et les préparer à l’effrayante épreuve qu’elles ont à subir, leurs actions allant être pesées dans l’équitable balance de l’Amenté. Ce sujet est figuré en grand sur un des bas-reliefs du tombeau royal du Pharaon Phtah-ousireï-mèn, découvert à Thèbes par le célèbre voyageur Belzoni dont la perte récente, au moment même où il allait décider le plus important des problèmes relatifs à la géographie de l’Afrique intérieure, sera à jamais regrettable et vivement sentie par tous ceux qui accordent une estime bien méritée au courage réfléchi qui se dévoue généreusement au progrès de la science.
La plus grande partie des grandes scènes peintes, placées au commencement ou à la fin des manuscrits funéraires soit en écriture hiéroglyphique, soit en écriture hiératique, et qui représentent la Psychostasie et le jugement des ames par Osiris, nous offrent le second Thoth debout devant le trône du juge suprême, et dans l’attitude qu’on lui voit sur notre planche 29.4. La tête du dieu est celle d’un Ibis, ordinairement peinte en noir, d’où l’on pourrait inférer peut-être que l’Ibis blanc était plus spécialement consacré à Thoth considéré dans ses attributions relatives aux globes de la lune et de la terre, et l’Ibis noir à ce même dieu réglant le sort des ames dans l’Amenté, l’enfer ou la région ténébreuse. La tête d’oiseau qui remplace la tête humaine de Thoth, est couverte de la coiffure égyptienne ordinaire, et n’est surmontée d’aucun symbole particulier: le dieu tient dans sa main gauche une tablette rectangulaire pareille à celles qu’on a découvertes depuis peu dans les catacombes égyptiennes, et qui, portant vers leur partie supérieure deux cavités destinées à recevoir des pains de couleur noire et rouge, et sur leur milieu, des rainures pour des pinceaux, ont été facilement reconnues pour un ustensile de peintre ou d’écrivain. On a donné à ces tablettes, qui portent presque toutes des légendes hiéroglyphiques, le nom de palette: Thoth est figuré traçant avec un roseau ou un pinceau qu’il tient dans sa main droite, des caractères sur la tablette qui, combinée avec le pinceau et un petit vase renfermant soit de l’encre, soit de l’eau pour délayer les couleurs, forme le groupe hiéroglyphique tropique[436] exprimant les idées Écrire et Écriture, idées dont les mots Shai, Sah, ou bien Skhai et Sakh étaient les signes dans la langue orale.
Ainsi c’est la science divine personnifiée qui perscrutait la vie passée des ames et présentait le résultat écrit de cet examen au dieu bienfaisant par excellence, Osiris, dont la bouche sainte prononçait la sentence. J’ai reconnu dans les peintures des manuscrits les plus soignés, que le caractère inscrit par Thoth sur la tablette, était le signe recourbé[437], l’une des formes de la consonne S dans l’écriture hiéroglyphique. Comme on ne pourrait présenter que des conjectures sur le sens de cette lettre initiale, j’ai cru devoir me borner à reconnaître le fait seulement.
Planche 29.4.
L’IBIS,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH LE SECOND HERMÈS.
L’instituteur des sciences et des arts, le Dieu qui civilisa l’espèce humaine, avait pour emblème l’Ibis, oiseau dont les archéologues et les naturalistes modernes ont eu beaucoup de peine à reconnaître le genre et l’espèce, puisqu’on le confondit d’abord avec le Héron et la Cigogne, malgré le nombre immense de ses images gravées sur les monuments égyptiens existants en Europe. Bruce et les savants de l’expédition française en Égypte ont, depuis, retrouvé ce même oiseau vivant, en Éthiopie comme en Égypte. M. Cuvier lui a conservé le nom d’Ibis, et l’a rangé dans le genre Numenius.
Les Égyptiens connurent deux espèces d’Ibis qui, toutes deux, jouaient un rôle important dans les mythes sacrés. La première, l’Ibis blanc, connu en Éthiopie sous le nom d’Abou-Hannès, et en Égypte sous celui d’Abou-Mengel, a une partie de la tête et toute la gorge dénuées de grandes plumes; son plumage est blanc, à l’exception de la tête, du cou, de l’extrémité des ailes et de la queue, qui sont de couleur noire. Celui de la seconde espèce, l’Ibis noir appelé Hareiz par les habitants actuels de l’Égypte, est d’un noir à reflets très-riches, verts et violets; le dessous du corps est d’un noir cendré qui devient marron foncé dans les vieux individus[438]. L’Ibis blanc était consacré à Thoth ainsi qu’à la Lune[439], astre dont ce Dieu paraît avoir été considéré comme le régulateur: car, suivant le dire des Égyptiens, cet oiseau s’occupe de ses œufs pendant toute la durée de la croissance et de la décroissance de la lune. Il accommodait son régime d’après ses phases; on ajoutait même que ses intestins se resserraient toujours au déclin de l’astre, et reprenaient toutes leurs dimensions lorsque la lune reparaissait brillante de toute sa lumière[440].
Comme le Dieu Thoth, l’Ibis affectionnait particulièrement l’Égypte; il habitait de préférence cette contrée, la plus humide de toutes, de la même manière que Thoth avait fixé sa demeure dans la lune, la plus humide des planètes, suivant les Égyptiens. Selon Ælien, si quelqu’un emportait de force ou par surprise un Ibis hors de l’Égypte, cet oiseau se laissait mourir de faim, et se vengeait ainsi de ses ravisseurs, en leur montrant l’inutilité de leurs efforts pour l’éloigner du pays qu’il aime exclusivement. Du reste, l’Ibis représentait convenablement le plus sage et le plus savant des Dieux, s’il est vrai, comme le disaient les Égyptiens, que les Ibis marchent d’une manière grave et posée, comme une jeune vierge, ne cheminant que pas à pas[441].